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A la pêche au ton

Ou

Le terrorisme du gnangnan

  • Non, merci bien. 
  • J’insiste.
  • Non, vraiment, c’est une charmante attention, mais non, sincèrement.
  • Allez, « déjà vous le dites moins fort » (croyait-il faire le malin en paraphrasant Cyrano.) Je vous en sers quand même un peu.
  • Mais m… je vous ai dit non!
  • Mais pourquoi vous énervez-vous ?
  • C’est qu’en le disant doucement, vous ne l’entendez pas.

  Et là, chacun de penser à une histoire ou son histoire :

 De l’une qui ayant dit non, n’imagina pas qu’on eût déduit qu’il signifiait oui.

 De l’autre par son patron pressé comme un citron, qui ne savait pour sa famille, le dimanche être présent.

  D’un encore qui s’endettait de n’avoir su dire non au chantage affectif sur lui exercé : « Allez, sois mignon, pour moi… »

  C’est qu’en toutes choses aujourd’hui, domine le terrorisme du gnangnan. Toute montée d’un dixième de décibel dans votre phrasé exprimant votre réprobation ou désaccord, est considérée au mieux comme une perte de contrôle dont on veut bien vous excuser si vous vous repentez et rampez dans la minute qui suit,  au pire comme le reliquat d’une violence atavique et moyenâgeuse qu’à bien regarder, on avait finalement bien ressentie et décelée en vous.

  Le pire et le grave, et même l’inacceptable doivent être dits et prononcés  avec le ton qu’on emploie pour faire avaler, sans entonnoir, à bébé une cuillère de mixage foie-choux de Bruxelles- cervelle, un délice. Sur le site d’un fabriquant de ces mixtures, ils est préconisé d’insister « avec bienveillance » une dizaine de foies, euh pardon, de fois ; des réminiscences sans doute.

  En gros, amadouez-le.

 N’est-ce-pas d’ailleurs la révolte qu’on essaie de tuer, la docilité qu’on essaie de cultiver quand sous prétexte de civilité et plus globalement de mièvrerie, on impose le silence et le renoncement à toute insistance au-delà d’un « non » initial ?

 Quand on essaie de vous culpabiliser, y parvenant souvent, devant la colère que vous inspirent l’incompétence et le manque de professionnalisme qui aujourd’hui sont plus un droit qu’une faute ?

 Quand des démarches administratives sollicitent à vous rendre fous, des documents que vous leur avez déjà fournis cinq fois et qu’en même temps ils jugulent toute renâclement par la menace de poursuite sur le fond de l’enregistrement des conversations ; tout cela bien sûr au nom du respect qu’ils n’ont pas pour vous ?

 Quand plus gravement encore, on essaie de faire croire à tous qu’elle désirait au fond ce qu’elle s’obstinait à refuser et qu’on a feint d’ignorer ?

  À dire aux cons, tricheurs et voleurs, manipulateurs et menteurs, harceleurs et gens sans parole et j’en passe, les choses comme elles sont, plus que les franches explications, vous risquez la procédure et la vindicte de ceux qui en groupe, sont forts de partager leurs errances individuelles.

  À quand le moment où dire zut à quelqu’un relèvera d’une condamnation pour violence que pourra dénoncer quiconque se retranchera derrière des lois lénifiantes plutôt que d’assumer ses manquements ou corriger ses erreurs.

  Plus il y a de lois, plus il y a de procéduriers qui sont les lâches et les faibles insoucieux de changer.

   Ils sont la manne des commensaux de la justice mais non de la justesse, le vivier des pouvoirs qui pêchent le thon en faisant baisser le ton.

  Et pourtant, le ton fait aussi partie du Verbe au même titre que le silence ou le mutisme qui est au silence ce que le mensonge est aux mots, au même titre que le regard qui sans rien dire, pourtant en dit si long quand on prend la peine de le voir, au même titre que ladite communication non verbale qui pourtant est au Verbe ce que silence et mutisme sont au bruit, mais fait en tout cas bien partie du Verbe.

  Comment s’étonner qu’un « non » dit sur le ton de « tu veux bien m’offrir ces quelques fleurs ? » ne soit pas entendu.

  Pourquoi être surpris quand pour « faire passer la pilule », et d’ailleurs pourquoi cette expression existe-t-elle, on travestit le ton pour dire quelque chose qu’on sait dur à entendre ?

  Tout ce qu’on perd à manipuler ainsi le ton est la confiance qu’on inspire.

  L’animal comprend le ton que vous employez avant les mots qu’il transporte qui ne sont reconnus qu’avec l’habitude. Changez les mots, il comprend encore. Gardez les mots en ne changeant que le ton, c’est ce dernier qu’il entendra et qui le renseignera sur votre état.

  Qu’un être pleure (vraiment), vous savez qu’il est triste. Mais vous ne savez pas qu’il est triste juste parce qu’il le dit.

Le ton rend clair ce que les mots disent

  À rien ne sert de les dire avec des fleurs qui fanent dans un vase d’hypocrisie qui n’est, elle, qu’un délit de conscience, l’inconsistance dont on nous vêtit, l’excuse des insistants.

  Pour n’avoir pas un jour à se plaindre de ne pas avoir été entendu, ne vaut-t-il pas mieux peut-être s’assurer d’abord, de s’être bien fait comprendre ?