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« C’est la ouate » ou « le Lénifiant »

 Il est en sport une stratégie qui consiste à endormir un adversaire de force égale ou supérieure, pour le surprendre et triompher d’une manœuvre soudaine et plus ou moins sournoise que son état hypnotique n’a pas permis d’anticiper.

 Ceux qui en abusent ou s’en sont fait une règle, souvent par manque de talent pour faire la différence proprement, refoulent tout scrupule ou gêne en parlant d’opportunisme, de ruse, voire même soyons fous, d’intelligence, ce qui est quand même plus glorieux qu’une réputation de succès basée sur des coups de Jarnac ; même si ce dernier souffre d’une définition qui en a aujourd’hui péjoré le sens initial.

 Ils sont les mêmes qui « tombent » sans qu’on les ait touchés, dix fois par match (de foot le plus souvent), qui cherchent à couper les files d’attente, poussent du coude pour se frayer un chemin, choisissent le meilleur morceau quand devant eux, à table, passe le plat ; ceux qui, là, ne voient pas le problème peuvent s’abstenir de lire la suite, il n’y a plus rien à faire.

 En politique, le lénifiant vient du discours qui, en rassurant, endort toute méfiance et éteint toute velléité de riposte. Il séduit, flatte, sert les propos qu’il sait attendus, mais parfois les sublime et les exacerbe avec véhémence quand il joue sur la fibre nationaliste ou nazillante. Il jure avoir des solutions à tout pour lequel il sollicite un blanc seing de ses chers électeurs.

  La pub fait passer pour utile le superflu, l’agréable pour indispensable, le bonheur pour un droit légitime, le malheur pour une fatalité et une injustice pour lesquels elle promeut des remèdes infaillibles. C’est pas compliqué : t’es heureux si tu l’achètes, ça te manquera si tu l’achètes pas.

 Par extension, tout ce qui, sous prétexte de distraire ou « d’instruire », occupe sciemment du « temps de cerveau », étouffe esprit critique et discernement dans des bulles de pensées et d’émotions artificielles  qui détournent les individus de leur propre création et les enferment dans un clientélisme lénifiant pour eux… mais rentable pour ceux qui, eux, ne s’endorment pas dans l’inventivité qu’ils déploient pour les récupérer.

 Qu’un politicien annonce en préalable à tout discours qu’il ne pratique pas la langue de bois et qu’il va nous dire la vérité en face et droit dans les yeux… et on le croit, parce qu’il l’a dit!

 Comme si celui qui dit la vérité avait à le jurer, qui ne pensait tellement pas à mentir… que la question ne s’était même pas posée.

 Qu’un chanteur branché dans toute interview se compose un regard juvénile et exalté pour « s’étonner-de-ce-succès-qui-lui-est-tombé-dessus-sans-qu’il-l’ait-jamais-cherché-lui-qui-ne-pensait-qu’à-son-art-sans-souci-de-plaire » (ouf), et ses groupies lui érigeraient un autel à l’aune de la pureté et l’innocence.

 Qu’un mannequin évoque systématiquement dans un article son unique intérêt pour la beauté intérieure, lui fait espérer qu’il aura… d’aura autre chose que celle d’une potiche, même s’il ne commerce que de son image et d’un paraître savamment travaillés.

 Qu’un Kaa pseudo-ésotérique ou spirituel autoproclamé, angéliste et sirupeux, serine à longueur de temps n’être qu’amour, et tous les romantiques aveuglés ne voient que lumière dans la noire lumière de ses anneaux : « Aie confiance… » sssssiiiffle le serpent, endormant le vibratoire dans la ouate énergétique de la berceuse qu’il leur chante.

 Comme si ceux qui parlent vrai avaient à jouer d’une musique pour que la forme cache le fond à quiconque dans l’ignorance des sensations, qui veut s’entendre dire et répéter les informations qu’il ne reconnaît pas.

 Le lénifiant est l’outil et la force d’inertie de la bonne conscience, du politiquement ou du socialement correct, du devoir, qui tous allèguent le bien commun et les bons sentiments pour étouffer la liberté de ressentir, placenta de la pensée libre.

 Le lénifiant installe l’évidence du bien pensant et la pensée normale, avant que la normalité puis la folie normale.

 Il marginalise ceux qui s’en écartent et crée leur peur de l’isolement.

Le lénifiant est l’outil du mental pour tuer l’affectif.

 Tantôt il use d’une logique juste pour de faux objectifs ou de fausses raisons, diagnostiquant la rage pour tuer le chien, tantôt de logiques fausses pour de saines raisons, cachant le symptôme pour ignorer le terrain,  tantôt de logiques arrangées pour de mauvaises raisons, ce qui paradoxalement peut donner de bons résultats : le prétexte de sauver des vies est faux quand un radar est stratégiquement placé pour qu’il « rapporte », la logique est arrangée puisque le placement du radar n’obéit pas à l’objectif de sauver des vies, mais il y a moins de morts par la peur des amendes.

 Le lénifiant crée une bulle d’inertie qui croît d’autant plus facilement que l’anesthésie augmente avec elle ; plus on s’y enfonce, plus il est difficile d’en sortir.

 Le lénifiant est, qui empêche de s’extraire du fauteuil virtuel d’une existence, l’airbag réel gonflé de télévision, de surinformation, de fatalisme, d’à-quoi-bonisme, de ratiocination ou art de couper les cheveux en quatre jusqu’à justifier de ne rien faire, de discours ou de blabla (pardon pour le pléonasme qui aura pu échapper à certains), d’antidépresseurs, d’anxiolytiques ou de somnifères, de drogues ou d’alcool, d’écrans, de geindre, de plaintes ou de lamentations, de peurs, d’attentes de garanties, de soupirs qui préludent à chaque mouvement vécu comme une contrainte (très français le soupir exaspéré à tout bout de champ, me disait une amie brésilienne.)

 Ensuqué dans cette anesthésie affective, cette ouate des sensations, et justement parce qu’elle est dans l’endormissement, une absence de ressenti, on n’a pas conscience d’y être, pas plus qu’on ne se rend compte de l’air qu’on respire dans une ville pour peu que le temps nous y ait habitué, pas plus qu’endormi dans un bain dont l’eau ne refroidirait pas, on saurait au réveil qu’on est mouillé, pas plus qu’habitué à des routines de fonctionnement, on réalise qu’elles sont devenues des automatismes répétés sans qu’on ait de présence à y apporter.

 Quand le lénifiant s’exprime en soin, elle est pour le patient cette sensation de « routine exténuée » où rien n’avance que l’ennui, l’inconstruction, l’irréalisation, et de n’avoir qu’elle pour horizon.

 Elle est pour le thérapeute cette plombante sensation d’état léthargique qu’on prendrait pour un assoupissement postprandial pour peu que la séance succède au déjeuner : « Mais qu’est-ce que je fais là, j’irais bien faire une petite sieste. »

 Et ne pas le reconnaître y plonge plutôt les deux, patient et thérapeute, que cela n’aide l’un à en sortir l’autre.

  Ce n’est toutefois qu’une bulle à traverser ensemble, avec d’autant plus de facilité et d’efficacité qu’on accepte de s’y immerger d’abord, comme un apnéiste s’immergerait sous glace pour ressortir plus loin en se laissant guider par ce fil d’Ariane qu’est la conscience de l’information… qu’on l’ait nommée ou pas.

 L’information est la reconnaissance d’un état plus que le risque d’en limiter le sens aux mots censés le définir. Il suffit que patient et thérapeute sachent qu’ils partagent la même chose, tandis que l’évocation limitée des mots donnerait au patient le sentiment de n’être pas entièrement compris, tandis que le temps qui suivrait à chercher mentalement à empiler des termes pour compléter ce tableau ne serait que discours… lénifiant.