Newsletter

D’où viens-je, qui suis-je, où vais-je?

Les peurs métaphysiques

  Je suis une rivière née des larmes que les vents ont unies et portées, jusqu’à ce que ce que le ciel ne les pleure là où je coule aujourd’hui.

  J’ai l ‘air de n’être qu’une mais chacune de ces larmes, d’abord a monté d’un ailleurs ou plutôt de plusieurs avant de n’être qu’une au milieu de cette pluie. Et chacune sait que d’elle, une partie sans doute a déjà partagé ce même lit avec moi et, qu’évaporée au bout de sa course, une autre parcelle peut-être reviendra quand d’autres ailleurs, couleront à nouveau, éphémères ou rivières que le temps renouvèlera.

  Alors, d’où viens-je ?

  Mais de nulle part bien sûr, qui n’est qu’un repère sur une boucle fermée, comme si la rivière n’existait qu’à partir de sa source et pas de l’eau qui d’abord est tombée, qui elle-même…

  C’est donc que je viens de partout, où j’ai quelque part une racine.

  Qu’importe où est ma source, je renais sans arrêt et le nom qu’on me donne parfois n’est pas moi qui jamais ne reste à ma place.

  Il est celui de cet étrange attracteur où les larmes du ciel se sont jointes pour ensemble y tomber et obéir aux contraintes qu’il ‘impose.

  Mais en même temps qu’il paraît me dominer, c’est aussi moi qui, sur lui m’appuyant et tout solide qu’il est, le creuse et façonne et fait ce lit qui épouse mes formes, puisque je ne lâche jamais, renouvelé sans cesse et m’enrichissant des érosions que j’emporte et sèmerai ailleurs.

  Bien sûr quelquefois une pierre dévalant, provoque quelques éclaboussures et remous. Parfois même un énorme rocher par moi détaché ou chu d’on ne sait où, m’oblige à dévier mon cours ou creuser un autre lit après plus ou moins de vicissitudes, eaux vives ou mortes.

  Alors, qui suis-je ?

  Une rivière qui s’adapte au terrain qui l’entoure en s’y faisant une place, puisque telles sont les lois de la nature. Et c’est l’usage que je fais des appuis qu’il m’offre et l’empreinte que j’y laisse qui me montrent qui je suis. C’est parce qu’elle coule qu’on voit la rivière.

  Je ne me reconnais ni ne m’ennuie pourtant jamais puisque chaque goutte d’eau vient chargée d’une histoire qu’elle enrichit ici, avant que de recommencer sous d’autres climats et d’autres continents.

  Alors, où vais-je ?

  La seule chose certaine, c’est que je ne reste pas là.

  Plus ou moins loin, plus ou moins tard, chacune de mes gouttes après avoir irrigué sols ou champs, été bue par quelque biche ou lapin, ou simplement suivi mon cours jusqu’au bout, s’évaporera jusqu’à ce qu’encore, l’emporte les vents pour que le ciel la pleure à nouveau, plus riche d’expérience.

  Je sais un règne qui serait, paraît-il, doté d’une conscience dont lui seul profiterait. Mais il est bizarre ce règne-là, qui ne sait jamais ce qu’il veut, voudrait arrêter le temps quand ça l’arrange et être l’attracteur étrange de tout autour de lui et qui m’a posé ces questions non moins étranges.

  Car ces questions-là n’ont de réponse que si on ne se les pose pas.

  Puisqu’on vient de partout, tout être ancré y a des racines. Et que chercher d’où l’on vient, c’est ne s’ancrer nulle part.

  Puisque c’est d’Être, qu’importe où l’on est, qui définit chacun à lui-même. Et que s’arrêter pour se poser la question, c’est empêcher la vie de répondre.

  Puisque c’est en ouvrant le chemin, comme dans une jungle à la serpe, qu’il nous montre où il mène, qui sera toujours quelque part… pour peu qu’on ne le quitte pas sans arrêt.

  C’est ainsi que

Les réponses arrivent aux questions qui n’ont eu pas lieu de se poser.

  Décidemment, cette conscience dont ce règne paraît si fier, ressemble plutôt à une punition.

  Moi, rivière ? Je suis mon cours et je Suis.

En son temps, le Dr Jean-Louis Brinette écrivait :

«La foi, c’est, alors qu’on ne connaît pas la finalité, accepter d’être soi-même la causalité. »