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Ingratitude, Reconnaissance, Injustice, Déception

C’est une histoire de plongeur que j’entendais râler après ce qui avait été pour moi, une petite heure d’extase aquatique.

 « C’est qu’à courir après les poissons comme un dératé, t’en vois que la queue, garçon! Et s’ils en mettent un coup, tu les vois plus du tout », me moquè-je un peu.

 « Mais en prenant juste ta place, choisissent de venir ou pas, ceux que tu intrigues ou intéresses. »

 Il ne s’agit pas de comparer les humains, qu’on dit conscients, avec les poissons, fussent-ils pas rouges. Mais le fait est qu’à courir derrière la reconnaissance, l’amour ou la gratitude, on obtient parfois des résultats… éphémères parce que contraints. Plus souvent, on court derrière sans jamais les rattraper. Et certains en font du coup leur Graal, leur inaccessible étoile… et s’y perdent.

  Pourquoi inaccessible ?

La reconnaissance ?

 Parce que l’humain qui doute se colle parfois des défis insurmontables, qui sont autant d’occasions d’échouer que de douter plus encore.

 Aveugle et sourd à la reconnaissance de ceux qui lui en témoignent spontanément, il en fait peu de cas voire la dénigre et ces personnes reconnaissantes avec, puisque acquise sans la mériter… vu qu’il doute. Sympa le mec.

  Ce qu’il veut, c’est l’absolu de la reconnaissance, un grand chelem. S’il en est UN qui n’adhère pas, il n’est pas reconnu par UN, donc pas reconnu.

 Et seul désormais, celui-là l’intéresse, le plus dur, qu’il doit convaincre!

 Entreprise vouée à l’échec parce que s’il est le plus dur, c’est parce qu’il « s’attaque » justement à la seule personne qui est tout simplement… inapte à reconnaître. Autant demander à un aï de courir un 100m en moins de dix secondes.

  Appelons-le Ignace, qui se défonce des mois ou années sans le moindre signe de gratitude, d’encouragement, sans la moindre récompense à part de temps à autre une petite phrase convenue pour jauger ce qu’il reste de jus dans le citron. Car quand le citron sera pressé, on mettra ce qu’il faut d’affectif pour qu’il se sente coupable de n’être plus à la hauteur des espoirs fondés en lui, qu’il conclut que sa hiérarchie n’avait d’autre solution que de s’en séparer, afin de si possible éviter les prud’hommes.

  Parce que le boss qui l’a embauché ne voit en lui comme en les autres, que les outils dont il a besoin pour construire son propre égo. Et tandis que, comme n’importe quel autre entrepreneur, politique, people, star du ballon rond ou quiconque cherche la lumière artificielle des projecteurs, il assure en interview, d’un air mielleux de faux cul démago, que son résultat est « le fruit du travail d’une équipe et patati patata », il peine à camoufler le phylactère qui flashe comme un néon publicitaire au-dessus de sa tête, où s’inscrit « je suis un génie, c’est moi le plus fort. »

 Et l’Ignace, avec son petit nom charmant, c’est justement par celui-là, qui ne voit que lui-même et ne pense qu’à briller plus que les autres, qu’il voudrait être vu et reconnu. Mais Ignace, Ignace, ce gars ne voit que lui. Et la seule personne au monde qu’il veut voir reconnue, c’est lui!

  Ignace, Ignace, ne vois-tu pas les gens ouverts aux autres qui t’ont salué et adoubé ?

Bon, je ne dis pas que tous les patrons sont ainsi, peut-être en connaissez-vous… d’autres ? Je schématise un peu le propos mais faut quand même pas oublier qu’on les formate quand même ainsi et que pour ceux qui n’y parviennent pas tout seul, il y a même des écoles pour ça : commerce, management etc.

  En amour, c’est kif-kif. Mais parfois, c’est pire!

     « Après tout ce que j’ai fait pour lui, j’ai toujours fait ce qu’il voulait… »

 Là je parle de Cunégonde mais Ignace, le pauvre… bref.

  Cunégonde, elle a tout fait comme il faut pour le séduire son Zéphirin : les yeux de biche, rosir quand il la regardait, pas coucher le premier soir, puis les enfants quand IL voulait, les vacances où IL voulait, ses copains à LUI plutôt que ses amies à elle, bref, docile, effacée jusqu’à l’inexistence pour lui plaire ou plutôt ne pas lui déplaire, pour qu’il n’ait rien à lui reprocher, pour qu’il n’ait aucun motif pour l’abandonner… jusqu’au jour où lui reprochant d’être… inexistante et de n’avoir pas de « personnalité » et de s’emmerder avec elle, il part chercher des cigarettes, qu’il ne fume pas, et oublie de revenir.

  Et Cunégonde d’avoir d’abord rongé son frein, puis par habitude d’avoir fait complètement abstraction d’elle pour finalement être abandonnée pour n’avoir pas été, d’avoir passé 10 ou 20 ans à vivre un amour de façade, de peur de n’en pas vivre un vrai, un amour comme sont les amitiés de réseaux sociaux.

  Parce que répondre aux exigences des autres ou qu’on suppose tel n’est rien donner qu’un leurre de ce qu’on est, ou de ce qu’on n’est pas, donc rien.  

  C’est parfois l’occasion et le prétexte pour ne pas se pencher sur soi (« on n’a pas le temps ») autant que l’amour qu’on croit acheter.

  Plaire et complaire impliquent la recherche d’un Paraître très énergivore quand il faut satisfaire aux attentes des autres, voire à ce qu’on suppose être les attentes des autres, fussent-ils proches, en préjugeant  de ce qu’est leur pensée qu’on croit connaître « parce qu’on vit avec » ou « parce qu’on les a faits » etc. ou parce que c’est son devoir.

Comme si le devoir de quelqu’un était de naître pour ne pas exister.

  Alors qu’il est serait simple, une fois l’habitude prise, de ne laisser émerger que ce qu’on est, sans se préoccuper du regard des autres, ni même de l’autre que l’on respecte sans s’y soumettre s’il diffère, pour les ou le laisser libres de prendre ou de laisser la seule chose qu’on puisse donner : ce qu’on Est.

 Et il n’y a aucune raison pour que ça « matche » à chaque fois, fût-ce avec l’amour de sa vie : et alors ?

  La naissance n’offre aucune garantie de bonheur absolu et vivre est un risque à courir où épanouissement et amour ne peuvent être les fruits d’une incantation active dans une implication passive (oxymore ?)

 C’est, non dans le mépris mais dans le respect de la liberté de pensée des autres, que, ne cherchant pas à manipuler leur affectif, on peut être soi sans se préoccuper de leur regard, davantage avec ceux qu’on dit aimer peut-être si on tient tant à ne pas tricher.

C’est en ne cherchant pas à plaire qu’on est aimé pour ce qu’on est, par ceux qui viennent d’eux-mêmes et sans contrainte.

  Et ceux-là qui savent pourquoi ils sont venus, ne vous lâchent pas à la première contrariété ou au premier mois de confinement.

Amour, reconnaissance sont presque des « sentiments oxymores » ; c’est en les ignorant et parce qu’on ne les attend pas, qu’ils seront les cerises d’un gâteau tous les jours au menu.

L’ingratitude ?

 « Moi qui ai sacrifié ma vie pour lui »  dit Gwendoline, grattant sur sa mandoline pour arracher quelques soutiens à sa cause. 

 « J’ai pour ce salaud, abandonné toutes mes activités et fait une croix sur ce que j’étais (c’est ce qu’il aimait chez elle) pour que tout soit prêt quand il rentre (c’est vrai qu’au début, ça l’arrangeait bien), pour que les enfants aient leur goûter prêts à la sortie d’école, pour les conduire à leurs activités extrascolaires etc. »

  Pour sûr les gamins étaient contents d’avoir une tranche de pain à la pâte à la noisette avec un bol de chocolat.

 « Et jamais un merci. »

  Le salaud soupire en se remémorant celle qu’il avait draguée pour son espièglerie et son énergie distribuée à tout va. Les gamins, ben eux, ils n’ont jamais fait trop attention ; une maman, c’est fait pour que les habits de sport soient prêts avant l’entrainement, pour les conduire au foot ou à la danse, pour faire bien à manger, et puis la chambre par la même occasion : normal quoi.

 En même temps, c’est vrai que leur copain Hubert et sa sœur Virginie, ils ont une mère « qu’a l’air géniale, qui fait des tas de trucs en dehors de la maison, que parfois elle a pas eu le temps de faire à manger et qu’ils inventent un truc ensemble mais en tout cas, ils ont l’air de bien se marrer. »

  Et Gwendoline qui serre les dents à s’en faire éclater l’émail et qui l’étranglerait bien cette pétasse qui fait du sport et des cours de peinture avec des modèles nus.

  Bon, je pousse un peu l’exemple de Gwendoline car toutes n’ont pas cette amertume et nombreuses sont celles qui se contentent du constat d’un gâchis auquel elles essaient de trouver quelques raisons pour en justifier un relatif déni, comme les enfants par exemple.

 Mais c’est un peu pour amener la question de la légitimité des attentes dont on se dit

Déçu

Parce que restées insatisfaites, mais qui n’étaient souvent qu’exigences ou fantasmes infondés.

  Gwendoline, déçue de sa vie, a abdiqué de ce qu’elle était, croyant devoir se plier à un conditionnement parmi tant d’autres et satisfaire à une image. Quant à Zébulon, c’est son mari, qui s’estime marri que sa femme ait changé, il trouvait ça génial cette femme rien que pour lui, à ses pieds et aux petits soins… au début.

  Gertrude, elle, a pris l’habitude de croire que ne sont que des salauds tous ceux qu’elle a aimés… mais ne lui rendaient pas.

 Et tous ceux qui parlent d’injustice pour ce qu’ils voulaient qui ne s’est pas réalisé, sans se poser la question de savoir si leur attente était juste, fondée ou simplement réalisable.

  Le manque de reconnaissance lui aussi peut être illégitime. Quelle logique y a-t-il à vouloir être reconnu au sein d’une société qu’on juge ou ne reconnaît pas soi-même, dont on méprise les règles. Imaginez un gars non sportif, avec deux pieds gauches, rentrant sur un terrain de foot et disant aux joueurs : « Je trouve vraiment que vous faites un sport de cons avec des règles débiles, mais je joue quand même avec vous avec mes propres règles. » Ben non, ça ne marche pas. Si t’en veux pas, tu la laisses ; c’est vrai aussi qu’elle, ne te lâche pas…

 Mais laissons les déçus, qui souvent, n’ont juste pas été assez lucides ou n’ont pas voulu voir, et revenons à l’ingratitude.

  Car il reste ceux qui jamais ne vous disent merci, étant entendu que n’avez pas rendu service pour ça. Mais l’absence, à l’issue d’un échange, d’un simple merci, d’un regard, d’un geste ou même d’un silence expressif installe un quanta de rien qui empêche que se referme la boucle d’un partage.

  Et que dire, à l’issue d’un soin ou d’un service, de ceux qui vous demandent « s’ils vous doivent quelque chose…», comme si les points de suspension muets de cette question inachevée en taisait cette fin : « Pour ça ? »