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Je panse donc j’essuie

– Que pensez-vous de…? Questionne un reporter à un quidam tout heureux de redresser les épaules et gonfler le torse en feignant d’ignorer la caméra derrière le micro.

Je pense que… se lance celui-ci, persuadé que l’honneur qui lui est fait de solliciter son avis est la reconnaissance de son intelligence manifeste plutôt que la représentation de la pensée commune en laquelle se reconnaitront le plus de ceux qui font l’audimat et « les chaînes préférées des français » ; je dis français mais c’est pareil ailleurs.

  Plus il parle, plus il parle fort, de cette assurance des plus forts qui ne le sont que par le nombre, avec cette suffisance et ce mépris pour ces minoritaires tenants des discours qu’ils ne comprennent pas ou qui les angoissent.

  Or, qu’a-t-il fait en fait de penser, qu’exposer généralement assez pauvrement,

Sa croyance en la pensée d’un autre ?

  Qu’a-t-il fait si ce n’est retenir et répéter les seuls arguments qu’il a quelque peu compris ; d’un air entendu, faire sienne comme un mantra ou une pensée éclairée ceux qui lui ont plu mais qui lui échappent encore ; rejeter avec colère ceux qui ne l’arrangent pas, le menacent ou qui lui passent trop au dessus ? Comme certains défilent ou font grève sans savoir répondre quand on leur demande pourquoi.

  Combien profèrent de l’air pénétré des « sachants » ce qu’ils ont entendu la veille à la radio ou à la télé par le Pf Demidieux, le philosophe G. Lamèche ou le psychiatre Demedeux, lu dans le journal du matin signé par le Dr Jean Nimpoz ou le ministre Gérard Menpas, comme s’ils avaient pensé les mêmes vérités au même moment ; tout juste si ce n’est pas eux qui les leur ont suggérées, relayées en tant que dogmes par les organes officiels et leurs affidés et commensaux.

  Et quel soudain mépris affiché pour prendre ses distances avec ceux qui comme eux la veille encore, n’étaient pas imprégnés de ce qu’il convient de croire et de dire.

  À l’inverse, combien de leurs contradicteurs se la jouent « initiés spirituels » pour seriner de l’air entendu de ceux qui sont au-dessus du commun des mortels tout en ne les jugeant pas, les clichés angélistes de tels ou tels gourous ou prédicateurs qui aujourd’hui tour à tour spiritualisent la science ou scientisent la foi et sévissent sur You Tube ou en séminaires de soi-disant éveil spirituel ou travail sur soi.

  Comme s’il était honteux de ne savoir quoi penser de quelque chose, faute d’informations suffisantes ; comme s’il était honteux de l’avouer plutôt que se cacher dans l’anonymat  d’une pensée triomphante par le nombre tout en montant en première ligne tant que les rangs sont fournis.

  Mais pour penser, Madame, Monsieur, c’est qu’il faut des conditions :

  Déjà il convient d’éliminer cet aspect de la pensée qui la réduit à la simple compétence (ou con pétance) à déduire de cause à effet, qui donne à tous au travers de simples évidences un sentiment de vive intelligence ; comme s’il ne coulait pas de source qu’un œuf plongé dans l’eau bouillante a des chances de cuire ou que celui qui veut convaincre utilise pour arriver à ses fins les arguments qui servent son propos.

  Comme on peut justifier une conséquence par une cause ou sa contraire, c’est ainsi qu’on manipule individus et sociétés ; par le caractère binaire de raisonnements qu’on crée antagonismes et conflits ; par l’absolu des certitudes et des croyances qu’on divise pour mieux régner ; étant entendu bien évidemment que les discours n’engagent que ceux qui les croient et non ceux qui les prononcent et en font leur fond de commerce ou de pouvoir, changeant d’arguments quand ils changent de camps.

  Penser, je veux dire penser vraiment, penser par soi-même et non par adhésion à une pensée induite, suppose de le faire sur fond d’informations qui relèvent de la connaissance par leur vécu, voire leur préscience ou encore leur intuition née d’une mémoire instruite, et non du savoir que l’on nous dit.

  À défaut,

Il ne s’agit pas de pensée mais de croyance en la pensée d’autrui…

  … Autrui qui trouve ainsi des porte-paroles, manipule foules et individus, tous esclaves de prêts-à-penser conçus sur fond d’incomplétude d’informations ; lesquelles informations restantes sont de surcroît dépouillées de leur dualité et contradictions ; sur fond de désinformation voire sur fond de surinformation propre à noyer l’esprit critique dans le doute et l’absence de discernement ; ou encore sur fond d’informations savamment distillées pour orienter la pensée du peuple avant même qu’il en ait l’idée, à un niveau politique bien sûr mais commercial aussi où l’on crée en quelques campagnes de pub l’urgente indispensabilité de produits auxquels personne n’aurait jamais pensé, où l’on crée les modes et même… les courants de pensée.

  Comment penser de façon éclairée si « on ne nous dit pas tout » 😉 et du coup quelle volonté y a-t-il réellement à ce que l’individu et la société pensent vraiment ?

   Enfin quoi, où irait-on si les gens se mettaient à penser « pour de bon », avec toutes les informations utiles pour ce faire ? Quelle autorité et combien de temps pourrait-on avoir sur des gens qui deviendraient responsables et s’assumeraient ? On tolère juste les nécessaires exceptions qui deviennent les iconiques relais (voire agents) de l’autorité  par le biais du vedettariat ou de la starisation et maintiennent les êtres dans l’illusion de plaisirs artificiels.

 Mais la pensée n’est pas juste ce débat stérile d’idées, d’opinions, d’arguments, qui tous ont leur dualité (« c’est pas si simple » me dirait un ami cher quand par flemme je schématise), mais que certains, jouant en permanence les avocats du diable, clôturent dans des limites strictement intellectuelles ou supposées comme telles… qui selon le Dr Brinette sont celles de l’imbécillité qu’il définissait comme le refus de penser avec son cœur.

  Car il est toujours facile de parler des heures pour ne rien dire et se plomber les soirées ou débats en s’opposant les théoriques dichotomies d’évènements « invécus » : quelle inertie.

  La pensée, c’est aussi la pression émergente d’un plan cellulaire sous l’effet de « rencontres » avec des informations qui créent chez l’être sensations et sentiments. Sa vérité lui apparaissant comme l’adéquation entre cohérence intellectuelle, sensation et sentiment (ou cerveau droit et cerveau gauche si on préfère), ce qui la rend personnelle et évolutive… et respectable, en toutes choses.

 Elle est ce qui se conçoit sans qu’il y ait à le justifier, la clarté sans mobile qui de surcroît et puisqu’elle n’en cherche pas, permet quand on ne sait pas, de rester ouvert et d’apprendre davantage de ce qu’on vit pour l’enrichir encore ; raison pour laquelle quand la clarté n’y est pas, il rend plus intelligent et moins fat de dire « Je ne sais pas » plutôt que « Je pense » ( le fameux « Moi je ne suis pas spécialiste mais je pense que… »)

  C’est à ce niveau de la pensée qu’on peut alors affirmer :

« Je pense donc je suis »

Puisque ma pensée est ce que je vis.

Tandis que ne croît pas celui qui croit (ne cherchez pas, c’est de personne.)

 C’est alors que paraphrasant Tennyson, chacun peut affirmer que

« Ce qu’il est, il l’est »

Qui n’est personne d’autre à qui ressembler qui pendant ce même temps lui-même est, qui ne s’est pas trouvé en cherchant à copier.