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La fonction avant l’humain,

la lettre avant l’esprit… La peur de l’Autre.

Ma propre mère n’aime pas ce que je fais. Elle se demande pour qui je me prends pour, dit-elle, ne donner que des leçons de morale au fil de mes écridures (écritures dures.) S’y serait-elle si souvent reconnue, elle ou ses opinions, pour que ça l’agace autant ?

  Toujours est-il qu’elle ne comprend toujours pas pourquoi je ne m’occupe pas que de moi et de mes enfants (non, non, je n’ai oublié « personne »), pourquoi à défaut d’avoir été Gad’Zart comme papa, ou à la rigueur médecin, je n’ai pas été « copain » avec tous ceux d’entre ces derniers qui eussent pu remplir mon cabinet de kiné pour, au moins, gagner de l’argent en « travaillant beaucoup. » 

  Quant à ostéopathe, quel besoin d’aller chercher les ennuis, je vous demande un peu. Bon, maintenant que c’est un peu plus dans les mœurs, quoique, admettons. Mais alors ne pouvais-je me satisfaire de ça au lieu d’aller encore chercher autre chose que cette quoi déjà ? Étiomédecine ? Ça s’écrit comment ? Et c’est quoi ? Ah non, ça va, j’ai compris. Mais enfin, mon pauvre garçon, quand est-ce que tu vas grandir un peu ?

  En fait, ça, c’est le discours non dit, parce qu’il y a plus de quarante ans qu’elle est la seule personne qui ne m’a jamais demandé ce que je faisais et en quoi ça consistait ; depuis que je n’ai pas suivi le chemin imaginé pour moi dans la lignée paternelle, ça n’intéresse plus : trahison, déception.

  Bon, je suppose que beaucoup qui lisent ces lignes croiront que je parle d’eux et heureusement pour moi, ses « valeurs déclarées » de comment dire, « recentrage sur soi », relativisent l’importance que je porte à ses jugements.

  Mais elles sont surtout une illustration de cette tendance croissante de l’humain à un individualisme qu’il dénonce tout en l’adoptant pour se protéger… de celui des autres… pour lesquels il est autrui, aussi.

  Le serpent ne se mâchouillerait-il pas un peu la queue ?

  Ceux qui « me savent » savent aussi que je parle moins des êtres que des paraitres, moins des moines que des habits,

moins des humains que des fonctions qui les occultent au point que, n’échangeant plus qu’au travers de jeux de rôles, ils en viennent à se faire peur…

faute de ne plus se rencontrer.

  C’est de trop aimer ce que pourrait être l’Homme que ma tension monte de ce qu’il est, comme dit mon médecin non référent,puisque là non plus, on ne peut plus vraiment choisir.

  Je prône le stoïcisme et me targue « d’en être » (des stoïques je veux dire), mais peut-être ne suis-je finalement que l’un de ces romantiques dont l’angélisme m’agace tellement pour ce qu’on ne peut rien construire à partir du déni et de l’utopie. Mais comme on disait quand j’étais gosse : « C’est çui qui dit qui y est ? »

Encore ce matin, je lisais un courrier qui me disait l’espoir qu’il fallait placer dans un nombre de plus en plus grand d’humains « grâce auxquels l’Humanité existait encore. »   

  Aurait-elle dû « déjà » cesser d’être ?

  Bien sûr que de plus en plus de gens se posent des questions métaphysiques intéressantes, c’est juste la loi du nombre et « l’utilité » de la souffrance. Mais combien en même temps naissent qui ne s’en poseront pas ? C’est un rapport, une proportion.

  Les romantiques ne regardent que ceux qui parlent d’amour et veulent ignorer les autres, qui existent aussi. Ils ne regardent que ceux dont ils aiment les discours et observent qu’ils sont de plus en plus nombreux, considérant que l’avenir ne peut donc être que radieux.

ET POURTANT, l’individualisme, l’indifférence, le chacun pour soi ne font qu’augmenter.

  N’est-ce pas que l’observation est fausse et qu’à ne regarder que la seule partie qu’on a envie de voir, on se rassure d’une extrapolation qui néglige une partie des éléments ? (L’idée ne me viendrait pas de décréter qu’il fait beau sur la planète parce qu’il y a du soleil chez moi quand je me lève.)

  Et cette proportion ne dit pas qu’il est un miracle que l’Humanité existant encore, elle sera par conséquent sauvée. Mais combien de temps encore elle tiendra sans changer ses paradigmes ?

  On peut traiter la chose avec humour. Il est certes bon de savoir en sourire de temps en temps. Mais sourire toujours, en faisant tomber la pression des nuisances, procrastine l’urgence à réagir et offre davantage de temps à l’enfoncement d’où il sera de plus en plus difficile de remonter.

  Il ne s’agit pas de donner des leçons, mais de ne pas sans cesse arguer d’une tolérance de bon aloi ou de l’apparente « zénitude » de beaux parleurs aux poches pleines autoproclamés éveilleurs de conscience, qui publiquement tiennent, eux, des discours moralisateurs à base de « faut que », pour justifier ces continuels atermoiements à renoncer à tant de compromissions contradictoires avec les intentions déclarées, mais tellement solidaires des bénéfices engendrés. Il est tellement facile d’être généreux quand on est riche, de se montrer (pour être vu) « gentil » avec quelqu’un dont on n’a rien à craindre.

  Un éditeur de mes amis m’écrivait récemment que le combat d’une de mes dernières « lettres » était perdu d’avance. Bien sûr que tu as raison Jean, et il en de même pour celle-ci et toutes les autres d’ailleurs.

  « Mais on ne se bat pas dans l’espoir du succès » (j’aime bien la placer celle-là de temps à autre), même si on préfèrerait qu’à défaut d’être plus beau, ce ne soit du moins pas inutile.

  Mais ces combats, ce n’est pas moi qui les perds car je ne serai plus dans quelques années, pas plus que quiconque sans doute de ceux qui vivent aujourd’hui, hormis ceux qui les ont déjà perdus, ce qui procrastine l’urgence de passer des intentions aux actes :

  Combien parlent de sauver la planète et jouent à l’écocitoyenneté en ignorant les conséquences et le prix sanitaire, social et humain, en Chine, au Chili, en Bolivie ou ailleurs, de nos conforts et lavages de consciences proximaux ? Qui, dénonçant les privilèges, n’en acceptera pas discrètement un pour lui-même ou un proche, qui sera un préjudice pour autrui?

  Le perdant c’est l’Homme, qui meurt de lui-même. En développant tout en les dénonçant, l’indifférence, l’individualisme, la courbe d’évolution de l’affectif humain est inversement proportionnelle à celle de son évolution technologique. Même l’affectif d’ailleurs est « analysé », trouvez l’erreur.

   Il consacre des fortunes à des villes spatiales chimériques (c’est vrai que c’est excitant ouhlala) mais fait tout ce qu’Il peut pour avoir disparu avant de pouvoir faire ses cartons, si tant est que ce soit une bonne chose. Et sans parler du fait qu’Il ne ferait que transporter ses erreurs avec Lui, pour combien de temps en plus ? C’est marrant, on fait des films sur la peur d’invasion extraterrestre mais nous, si on pouvait… bref.

  Un président français dit un jour le risque d’éco-crime de l’Humanité contre la Vie. Mais pas de risque de ce côté-là, le crime de l’Humanité contre l’Humanité aura éteint celle-ci bien avant qu’elle ne menace la Vie.

   En trichant, mentant, trahissant, et en développant par voie de conséquence la méfiance a priori et pas seulement quand elle est justifiée de façon légitime par les comportements, les humains cultivent le chacun pour soi au point qu’ils adhèrent de plus en plus à l’idée de réduire les risques des échanges de la vie sociale et économique, en ne rencontrant plus l’Autre, pour n’en garder que l’expression nécessaire de la fonction : La fonction avant l’humain.

Et moins ils voient les hommes derrière les fonctions, plus ils s’anesthésient affectivement et banalisent les incivilités.

   Il ne s’agit pas de donner des leçons de « morale » ni même d’entamer une croisade contre les perversités de fonctionnement de l’affectif humain mais… de faire mon métier comme le font d’autres praticiens en étiomédecine ou ailleurs j’espère, en ne se satisfaisant pas de soulager de quelques larmes des émotionnels trop chargés, métier qui consiste à libérer ceux que leurs conditionnements et contraintes enferment dans leurs souffrances, métier qui ne se contente pas de traiter les conséquences émotionnelles de la iatrogénie humaine ; il est à la portée de presque tout le monde d’attendrir ou faire pleurer quelques larmes qu’on croit psychologue et perspicace de relier plus ou moins faussement à un contexte ou un événement… mais après ?

  Cette liberté commence à se gagner lors des soins en étiomédecine, par exemple, au-delà du vecteur émotionnel mais il est possible et je considère cela comme une prérogative  d’un thérapeute responsable et uniciste d’initier en amont une liberté de pensée qui sera une amorce de liberté tout court :

L’enfermement est pathogène,

La liberté est préventive sinon curatrice.

  Le même Jean avait décrit un de mes bouquins qu’il avait édité en termes de dictionnaire philosophico-thérapeutique. C’est qu’il a le sens de la formule Jean et il est souvent drôle en plus que d’être pertinent.

  En tout cas, j’aimerais bien écrire philothérapeute à la rubrique profession d’un document administratif puisque étiomédecin n’a pas d’existence légal… philothérapeute non plus ? Tant pis. Ça ne fait rien, je le garde quand même.

  Ce n’est pas une leçon de morale que de dire aux humains qu’on les aime assez pour ne pas souffrir ou pleurer de ne les voir communiquer que dans le cadre de fonctions… qui priment sur ceux qui les exercent.

  Il faut reconnaître à leur décharge que c’est souvent hélas, ce qu’on leur demande. Et si on leur demande, c’est bien parce qu’on attend d’eux qu’ils dédient tout ce qu’ils ont d’énergie à cette fonction, deviennent cette fonction, et non qu’ils exercent leur fonction avec ce qu’ils sont.

  On attend d’un avocat qu’il soit un bon avocat, avec ce que ça comporte de rouerie, de malignité, d’aptitude à faire de travers… après qu’il ait fait son droit (gag.) Mais pas qu’il soit quelqu’un de bien exerçant la profession d’avocat et surtout pas qu’il fasse triompher la justesse.

  On attend d’un journaliste qu’il fasse le buzz, pas qu’il soit dans la mesure.

  On attend d’un politicien qu’il serve des intérêts contre d’autres, pas qu’il soit au service du peuple… même si c’était l’idée de départ, jamais appliquée.

  On attend d’un syndicat qu’il préserve ou gagne des privilèges, pas de savoir s’ils sont justifiés ou toujours légitimes.

  On attend de chefs d’entreprises qu’ils fassent des profits en fabriquant des produits qui se vendent et non qu’ils fabriquent de bons produits.

  On attend d’un champion le résultat plus que la manière.

  On attend du médecin qu’il vous guérisse, pas qu’il fasse la morale.

   Je me souviens d’un militaire s’adressant aux jeunes appelés dont j’étais à l’époque : « Ici, vous êtes d’abord des militaires, ensuite seulement des êtres humains. »

Et j’en passe.

   Aussi, dès qu’on a affaire à un avocat, il est a priori « véreux » au point que c’en est pour beaucoup un pléonasme, et, donc, il faut dénicher un « baveux » qui soit au moins aussi « roué » pour lui répondre… ce qui enrichira les deux  souvent davantage que les parties et renforcera d’autant le cliché.

  Un homme paraît charismatique jusqu’à ce qu’on sache qu’il fait de la politique  et que dès lors, on pense plutôt qu’il est soit pourri, soit vendu au capital, soit démago et manipulateur… et il est vrai qu’on peine à trouver des contre-exemples.

   Un patron forcément est inféodé aux actionnaires qui en le nommant cherchent avant tout un manager capable d’exploiter et dégraisser sans état d’âme.

   Quant au médecin, si sa prescription ne donne pas de résultats immédiats, c’est un mauvais ; d’ailleurs on ne le sentait pas celui-là.

  Le problème en thérapie d’accompagnement, est qu’on voit parfois des gens arriver avec méfiance, et donc ne pas « s’ouvrir », d’où certains échecs qu’ils attribuent aux professionnels alors que c’est leur méfiance qui les a fermés aux soins.

   Quant au champion, comment peut-il  ne pas être suspect quand il gagne trop ?

  Il faut reconnaître que les corporatismes, collectifs ou associations, comment ? Partis politiques ? Oui, aussi, n’arrangent pas cet aspect des choses, qui sont souvent la mise en commun de moyens pour obtenir la force nécessaire à la défense d’intérêts individuels : en gros, la solidarité en surface et chacun pour sa gueule en-dessous. D’ailleurs, une fois une revendication satisfaite pour une corporation, les rivalités, pudiquement appelées saine concurrence, révèlent vite ce que d’aucuns sont capables de faire pour émerger du lot de cette belle confrérie qu’ils défendaient ensemble avec tant de pureté affichée, de charisme dit-on aujourd’hui.

 Bref, on peut comprendre cette tendance à amalgamer les humains et leurs fonctions et pourquoi

Les êtres, obéissant aux devoirs d’une fonction, y disparaissent en tant qu’êtres.

  Cela commence déjà petit au sein de la famille :

  Où petit Paul voit en Cunégonde, non sa sœur mais sa complice tandis qu’il se méfie de Pierrot en qui, plus que son frère, il craint le dénonciateur de ses frasques… ce qui sera toujours le gouffre qui les séparera.

  Où il préfère maman qui lui passe tout à papa qui ne se laisse pas gruger comme ça ; ce qui fera toujours le tri de ce qu’il dira à l’une et pas à l’autre, les liens qu’il aura tissés plus avec l’une qu’avec l’autre.

  Puis en dehors de la maison, où Petit Gibus, à moins d’être un traître, sera des Longeverne contre les Velrans, sans connaître aucun Velran… et n’ayant pourtant pas que des amis chez les Longeverne. Et « la guerre des boutons » se répétera sur des générations, sans plus qu’aucune d’entre elles ni aucun camp ne sache plus pourquoi ils sont fâchés, si ce n’est que c’était très grave, croit-on : presque une histoire corse en somme.

  Et puis changeons d’échelle ou de niveau fractale : le frangin suspect au sein de la famille, c’est aussi en élargissant le cercle, le Velran pour un Longeverne, le nantais pour un rennais, le marseillais pour un parisien, le provincial pour un parisien (il est partout celui-là), le belge pour un français, le suisse pour un français, le belge pour un suisse, l’anglais pour un écossais, l’américain pour un européen, l’asiatique pour un européen, ces drôles de gens qui sourient tout le temps et dont on ne sait jamais ce qu’ils pensent, le français pour un asiatique, ces gens qui laissent éclater leurs colères et ne se maîtrisent pas, mais aussi, socialement parlant, le chamane pour le pharmacien, le charlatan pour  le médecin (parce que forcément, si pas médecin), le manuel pour l’intello, le col blanc pour le bricolo, mais aussi, culturellement parlant… le huguenot pour un catho, le Sarrazin pour un Templier, le juif pour un palestinien, le musulman pour un catho, le gitan pour un sédentaire, le goy pour un juif etc.

  Bref, toujours un « contre » qui oblitère l’être derrière les oripeaux d’une fonction, d’une profession, mais aussi d’un état, d’une culture, d’une religion, d’une identité que tant de personnes revêtent parfois faute d’en avoir une, d’un devoir qui donne sens à une vie qui ne s’en trouve pas, comme ceux qui sont toujours dans la notion de sacrifice pour les autres et nanani et nananère… un genre de pré-syndrome de Münchhausen, car le monde de paix dont parlent plus que ne le veulent vraiment tant de gens, suppose davantage de vivre « avec » plutôt que « contre » ou même « pour. »

  Il y a effectivement peut-être autant de personnes que la fonction efface que de gens qui s’abritent derrière la fonction ou un costume, ou une identité de groupe, pour exister d’une manière ou d’une autre, ou pour disparaître parfois, renforçant ainsi l’identité de la fonction, voire le cliché… qui enferme l’être.

  C’est une partie du problème :

La fonction peut être un masque autant qu’un refuge.

Mais dans les deux cas, la fonction primant l’humain n’est la garantie que d’une distanciation sans cesse accrue entre les êtres, une… déshumanisation des rapports, jusqu’à la guerre non plus avec un état lointain ou voisin, mais avec son voisin de palier qui sera déjà un Autre, dont on ne saura plus rien si ce n’est peut-être le… métier, et encore s’il y a une pub sur sa voiture et si son travail n’est pas virtuel.

  Oh c’est pareil partout, faut pas croire. Et si on considère que la nature dans son ensemble a une tendance très fractale, ce n’est d’ailleurs que « très » normal.

  Les petites rivalités ayant des airs de derbys récréatifs en sport deviennent un tantinet plus âpres en matière économique entre des régions ou nations concurrentes. Quant aux nationalismes, politiciens et médias s’y entendent pour développer ces esprits de compétition mesquins, puérils et un peu minables il faut bien le dire, au-delà des frontières. À suivre les « infos » du 20 heures de son pays, chacun est persuadé qu’il est le numéro un en beaucoup de choses et de toute façon, le meilleur compte tenu des  moyens à sa disposition; à vous dégoûter de découvrir l’Autre qui est « tellement » en retard, ou bizarre, ou différent, ou qui ne mange pas comme nous, ou qui, bref.

  Par exemple, devant notre porte.

  On entend tellement de gens qui n’ont jamais « bougé de chez eux », affirmer notre supériorité parce qu’ils ont entendu aux infos que la France était le n°1 mondial en consommation de cuisses de grenouilles montées sur ressorts à boudin, en comparant ce qui n’est pas comparable, à savoir les élites intellectuelles locales, dont ils ne sont pas mais qui font leur fierté et de pauvres gars  qui viennent de l’étranger parce que « perdus » ou sans boulot chez eux, mais prêts à n’importe quoi pour envoyer trois sous à leurs familles restées là-bas.

  C’est ignorer ce que sont parfois les français à l’étranger parmi lesquels des gens très bien évidemment, mais aussi ceux qui sont un jour partis pour des raisons pas toujours très claires, ou pour tenter ailleurs ce qu’ils avaient raté en France. Certains ayant de surcroît recréé leur microcosme franchouillard en méprisant leur « terre d’accueil », il devient compréhensible que la haute opinion que les français ont d’eux-mêmes, n’est pas partagée par ceux qui, chez eux, ont à subir ce que de la France, ils n’ont souvent pas vu arriver de mieux.

  Limités à ces certitudes de n’avoir pas à rencontrer l’Autre par suffisance souvent mais au moins aussi souvent, par amalgame de l’Autre à ce qu’en résume sa fonction, sa culture ou sa religion, nous pensons et craignons des autres… exactement ce qu’ils pensent et craignent de nous.

  Parce que nous-mêmes nous « résumons » aussi trop souvent à ce que nous faisons.

  Quand la fonction prime sur l’homme, il est difficile de n’en pas rester aux clichés, d’autant qu’il y en a toujours pour les cultiver, alimentant l’idée qu’il n’y a pas de fumée sans feu.

  Tout comme on attend généralement de subordonnés, qui ne sont sans doute que des crétins aux yeux de leurs chefs, qu’ils s’en tiennent rigoureusement et complètement aux fonctions qui leur sont attribuées (des fonctionnerfs en quelque sorte) plus qu’on espère d’eux discernement et esprit critique ; plutôt l’obéissance que l’initiative, plutôt la lettre que l’esprit.

Mais à limiter l’être à sa fonction, comment ne pas juger l’être à l’aune du cliché où on l’a enfermé.

  Comment ne pas penser aux papiers du véhicule quand sous le képi on voit un gendarme, avec ou sans tactique (clin d’œil à Bourvil), et qu’on se dit que si son ramage ne dépasse pas son plumage, que si l’homme disparaît derrière les attributs de son uniforme, que si l’esprit ne prévaut pas sur la lettre, alors il n’y a personne sous ce képi.

Ah, la lettre et l’esprit!

 La lettre voudrait que ce gendarme verbalise un automobiliste roulant à 100 km/h sur une route limitée à 90, en plaine, large et en bon état avec une visibilité parfaite à 360° où rien n’existe d’autre que lui, qui n’est un danger pour personne.

  L’esprit voudrait qu’il verbalise celui qui roule à 81 au lieu de 80 dans un lieu-dit où cette vitesse serait trop grande pour éviter un gamin surgissant d’entre deux maisons à la poursuite d’un ballon.

  La lettre voudrait qu’il alpague en temps de confinement, le cueilleur de champignons seul dans la forêt parce qu’il est à 3 km de sa maison au lieu de 1 autorisé, ou qu’il attende sournoisement (pour rester respectueux) son retour près de sa voiture qu’il a garée dans un endroit où personne d’autre n’est.

   L’esprit serait sans doute de l’ignorer ou de lui demander s’il a fait une bonne cueillette.

  Les gens, sauf les malfaisants, aimeraient peut-être ces gendarmes-là.

  Bien sûr, ils ne sont pas « payés pour ça » et je m’excuse auprès d’eux de les avoir pris comme exemple mais que voulez-vous, ce n’est pas moi qui ai créé la peur du gendarme, dont il faut bien pouvoir rire un peu.

  Mais surtout, l’exemple est transposable partout pour montrer qu’on voit d’abord la fonction avant de voir celui qui l’incarne et que même si c’est en grande partie voulu, cela reste dommage…

surtout quand c’est voulu, parce que le costume, l’uniforme ou les oripeaux d’une fonction, outre le fait qu’ils sont parfois l’écran qui cache tout ce que l’humain peut être au-delà (et qui pourrait en faciliter l’abord et la tâche)… sont aussi la couverture voire parfois l’anonymat derrière lesquels les lâches, sournois, divers agents de répression ou dénonciateurs se cachent pour se délecter d’actes qui pour officiels qu’ils sont, n’en sont pas moins sources de souffrances ou d’injustices qu’ils n’auront pas assumer en face (vivons cachés.)

  Il est tellement facile pour un huissier de se retrancher froidement derrière un acte de saisie pour plonger des gens dans le désespoir. Est-ce à dire qu’il n’existe pas d’huissier qui ne souffre  pas parfois de ce qu’il a à faire ? Ou d’huissier qui au moins ne sache le faire ?

  Il y en a toujours qui s’enorgueillissent  de suivre à la lettre lois et règlements, souvent ceux qui se targuent d’être « droits dans leurs bottes » parce qu’ils ne changent jamais d’avis… et surtout ne sont pas capables de faire autrement.

Ils sont ceux qui n’ont pas assez d’esprit pour créer ou s’adapter et qui par manque  de propre talent ont pour métier, au prétexte d’administrer, de faire chier ceux qui ont trop d’esprit pour s’en tenir à la lettre.

    Et dire qu’on voudrait de surcroît nous amener à une digitalisation à outrance du rapport à l’Autre qu’on n’arrive déjà pas à établir, en privilégiant la fonction à celui qui l’exerce. Et ce n’est pas le télétravail qui va améliorer la chose, surtout si l’on considère que la non rencontre est un objectif qui facilite le fishing, la vente forcée et toutes les incivilités que facilitent la garantie de n’avoir pas à se retrouver face à ceux qu’on a grugés.

Mais !

   Il est tellement soulageant de voir des personnes de métiers, d’arts ou passions, cultures ou religions différentes et ayant l’habitude de « voyager » d’une manière ou d’une autre, se rencontrer et grâce à cela, n’avoir jamais de discussion portant sur ces thèmes qui ne divisent que par l’ignorance et la peur, n’intéressent personne une fois qu’on accède à l’Autre, derrière ces rideaux que de part et d’autre on a levés une fois pour toutes.

  Croyez-vous que ceux qui ont cette chance de voyager beaucoup et de recevoir, commencent à chaque fois par philosopher des heures sur ce qu’il « convient » de dire, faire, taire avec untel ou unetelle qui vient d’ici ou de là?

  Ils bougent pour rencontrer l’Autre et vont directement à Lui qui en fait autant, au-delà de ces soi-disant barrières qui sont les refuges et l’inertie de la peur par l’ignorance. Ils s’enrichissent les uns des autres en coupant les câbles des freins à la rencontre.

 C’est en rencontrant d’abord l’Autre qu’on sait avec qui on a envie de partager ce qu’Il est… autant que ce qui relève de  Ses fonctions quand cela s’avère nécessaire.

  Il y a fort à parier qu’on serait moins déçu à procéder ainsi, qu’à chercher un professionnel pour découvrir ensuite certaines personnes derrière leurs fonctions, sauf à faire partie de ces mêmes gens pour qui l’humain n’entre pas dans l’équation du calcul des intérêts. Mais là, on est entre nous et on les ignore… sans les méconnaître.

  Oui Jean, bien sûr que c’est perdu s’il s’agit d’un combat, puisque qu’importe le moine, c’est toujours l’habit qui compte, puisqu’au bout des intentions, nécessité d’un pragmatisme quotidien fait loi où l’humain n’a de place que celle qui reste quand on s’est rassuré sur tout le reste.

  Mais il ne s’agit ni de leçons, ni de combats, juste d’une observation.

Il se pourrait par contre qu’elle soit péjorativement prédictive quant au déclin très prochain de l’Humanité si celle-ci s’obstine, par une illusoire maîtrise d’un contrôle mental, à éliminer la composante affective des rapports humains, à fomenter ce qui n’est qu’

Un crime de l’Humanité contre l’Humanité.