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La soupe aux choux

Racines

  « Ah les jeunes d’aujourd’hui » :

  • Savent plus rien faire, disent les nostalgiques de leur propre jeunesse, ceux qu’on n’écoute plus ou qui n’ont plus qu’à subir le temps qui passe.
  • Ils sont l’avenir, rétorquent ceux qui se veulent branchés et plus jeunes que leur physique le laisse paraître ; après tout peut-être peut-on leurrer le temps.

  Le fait est que croissante paraît la difficulté pour les générations à vivre ensemble, y compris au sein même des familles où il est devenu « normal » d’expédier en maisons de retraite ceux qui, hormis un éventuel héritage moins mince que leur retraite, n’ont plus rien à donner.

  Le devoir par rapport aux enfants, ok, mais rendre à ceux dont on fut les enfants, l’affection qu’ils ont donnée au travers de leurs propres sacrifices, c’est plus de notre temps où existent les Epahd où on peut même se permettre d’insulter le personnel dès qu’un petit problème survient qu’on ne risque pas d’avoir puisque pas là, à un parent qu’on aime la main sur le cœur… mais qu’on pensera libérateur pour lui qu’il « meurt dans la dignité » plutôt que d’avoir à l’assumer à la maison. Bien sûr la vie contemporaine et son organisation contraignent souvent les familles dans ce sens mais le fait est que pour beaucoup la question ne se pose même plus de savoir si on pourrait faire autrement.

  Et puis, il y a ce monde de demain qui n’attend que les jeunes d’aujourd’hui pour se créer. Comme en politique ou à l’occasion de prises de postes à responsabilité où chaque nouveau garantit son succès à venir en effaçant le passé et en renvoyant ses prédécesseurs au rebut à défaut de pouvoir les exiler sur une île-hospice pour anciens fonctionnaires qui finiraient leur vie, pour services rendus, en jouant au golf et en sirotant des cocktails ;

  En fait, le monde n’attendait qu’eux auquel ils répondent présent… et demain, en prenant soin de tuer hier qui n’existait pas avant.

  Pourtant, parmi ces grands espoirs de la survie et de l’évolution de l’humanité, le nombre sans cesse croît de ceux qui prennent pour modèles les « pointures intellectuelles » de la téléréalité et influenceurs branchés et qui n’ont de vocabulaire que les quelques mots au sein d’un triangle dont les sommets sont des crIiiis d’hIIIiiistérie, des oups et des waouh.

  Rimbaud, Mozart, Bach, Vinci (pas celui des parkings), Sénèque, Montaigne et Voltaire existaient avant eux, qu’ils ne savent lire, comprendre ou entendre et tout de l’âme humaine avait été dit bien avant J.C. (pas Jean-Christophe), qu’il croient découvrir au travers de contemporaines revues de psycho ou développement personnel à deux balles. Clovis, Pépin et Charlemagne n’ont pas attendu un séminaire de prise de parole ou de travail sur le manque de confiance en soi pour prendre leur place… en même temps que celle de pas mal d’autres il est vrai.

  N’empêche que bien des d’jeuns qui ne savent vivre sans assistance, parqueraient bien tous ces ancêtres qui puent le vieux, ne sont pas sur les réseaux et refusent d’être géolocalisables par leur smartphone ou bientôt de secouer la tête devant un scanner pour payer leurs courses, dans une réserve comme les indiens ou comme De Funès et Villeret dans « La soupe aux chous » ; on pourrait les visiter pour montrer aux enfants de l’autre côté d’un grillage les derniers représentants d’un monde d’avant qui bientôt rejoindraient les mammouths au musée d’Histoire Naturelle.

  Les vioques ne sont que dépassés et n’entravent plus rien à rien, auxquels ils vont montrer ce que eux sont capables de faire qu’ils ont appris en fac ou e-learning, parce que le terrain c’est sale quand même,  face à ce dont ils n’ont aucune conscience et que leur orgueil refuse d’informer, parfois en réaction à la forfanterie d’aînés forts d’expériences pas toujours conclues de manière convaincante.

  Et de refaire sans cesse les mêmes expériences avec les mêmes échecs dont personne n’apprend jamais rien.

  Bien pensants en diable, ils pensent, au travers de causes dont ils se font les chevaliers et croient être les pionniers par le bruit qu’ils font autour, être ainsi les symboles d’une modernité qui renvoie tout ce qui les précède ou précède même leur adolescence protégée, à l’âge des barbares.

  Au point qu’il n’est plus possible aujourd’hui de saluer une belle réussite pour ce qu’elle est intrinsèquement et sans qu’il soit nécessaire de préciser derrière qu’elle défend globalement la cause d’un auteur qui lui ne pensait qu’à sa création en cours.

  Une œuvre belle en soi devient plus belle parce que c’est une femme qui l’a créée, ou parce que c’est un homme « de couleur », ou parce qu’elle émane d’un auteur issu d’une minorité, raciale, ethnique, sexuelle, religieuse, ou encore parce qu’il est cet handicapé qu’on traite autrement, ou très jeune (ce n’est pas un pléonasme), ou même très vieux (ce n’est pas un pléonasme non plus) : « Ah il peut encore ? »

  À s’en ébaubir ainsi, on en viendrait à se demander si cette insistance ne traduit pas la contreproductive surprise de voir une femme, ou un noir, ou un gay ou qui vous voulait jugé hors normes, capable de création.

  Je plaisante bien sûr mais aussi pour exprimer que toute proportion gardée quant à l’intolérable,

On ne peut susciter d’antagonisme autour d’une question qu’on n’induit pas.

  Comme trop de loi tue la loi, trop de bienpensance et de morale serinées sans arrêt, n’aident pas forcément leurs causes si elles ne font qu’exacerber des tensions entre des « pro », des « anti » et tout simplement ceux qu’on saoule avec, sans doute trop idiots pour n’avoir pas pensé avant que d’être harcelés par des donneurs de leçons qui eux viennent parfois juste de s’y engager pour être les derniers à s’en être rendus compte.

  Pourquoi ne pas dire d’une œuvre ou d’un travail qu’on l’aime pour ce qu’il est, sans noter une spécificité de son auteur.

  … Et pourquoi ne pourrait-on pas dire qu’on ne l’aime pas parce qu’une femme, un black ou un gay en aurait accouché ?

Ne serait-ce pas cet empêchement qui serait le comble de la discrimination ?

Est-il besoin d’évoquer une cause qui n’en est pas une pour soi et n’est-ce pas en l’ignorant qu’on ne lui donne pas d’existence, ni l’occasion de s’épandre ?

En donnant plus par ce qu’on est silencieusement plutôt que par ce qu’on attire à grand fracas ?

  Il n’est qu’à voir la force que tirent des causes dites honteuses du simple fait que les médias en font leurs choux gras pour augmenter leur audimat (sinon « envoyez la pub. ») Sans eux qui jurent hypocritement alerter les consciences, certaines de ces causes ne seraient qu’évènements ponctuels perdus dans la masse voire n’existeraient même pas ou plus.

  Parler à une femme comme à un homme d’un sujet que le genre ignore, ne crée pas la question du genre, ni dans le thème abordé… ni dans un autre.

  Ignorer la race dans un sujet que la couleur n’intéresse pas ne crée pas du racisme.

  Dire les choses comme elles sont dans l’ignorance du genre ou de la race quand celles-ci ne sont pas des éléments signifiants d’un choix ou d’une fonction, tue dans l’œuf la question de la discrimination, mais respecte l’un et l’autre quand il en est tenu compte et enrichit des différences, des attributs de chacun séparément qui sont un apport dans un contexte donné.

  Les jeunes pour beaucoup sont heureux d’être nés à une époque où leurs parents, « au moins ça », les ont prénommés Jennifer, Vanessa (Vaness’ pour les intimes, non, pas Van’), Brice ou Vince plutôt que Richard, Jean ou Christian, Christopher plutôt que Christophe, plus légers il est vrai que Frédégonde, Cunégonde, Sigismond ou Clotaire, je vous le concède.

  Quoi qu’il en soit, l’arrogance vis-à-vis du Temps n’est pas de mise, qui fera alors des jeunes d’aujourd’hui les vieux cons de demain, qu’on n’écoutera plus et qui finiront seuls eux aussi dans leurs hospices, à moins que d’ici-là, bientôt on ne les pique pour l’économie de bouches à nourrir et d’hospices à construire.

  Cette suffisance affichée par des générations de geeks au sens large du terme, persuadés que leur maîtrise du virtuel fait d’eux les héros d’un monde futur où leur seront évitées les dures expériences du réel, masque-t-elle une peur de la vie ou le rejet des souffrances qui ont ridé les visages et courbé les dos des anciens ?

  Combien de ces bimbos nabillesques ou même d’intellectuels frangés trimballant leur Mac sous le bras sont à trente ans encore des Tanguy inassumés et incapables de tenir un marteau, quand d’autres époques faisaient de minots de dix ans des soutiens de famille ou des ados généraux.

  La nostalgie n’est bien sûr pas de mise non plus quant aux turbulences du passé même si elles ne sont aujourd’hui   qu’ailleurs déplacées et encore le présent de beaucoup, mais ce rejet obstiné parfois en honte déguisé et mépris affiché, n’est que

La coupure de racines par déni de l’Histoire,

Par exigence de confort, d’immédiateté, pour l’évitement ou le refus des épreuves, pour la revendication des droits sans l’obligation des charges et responsabilités (je ne parle même pas de devoirs.)

  Rimbaud, Mozart, Montaigne inspirent toujours les créateurs contemporains et les esprits stériles d’aujourd’hui sont les ignorants du passé (c’est qu’ils étaient pas nés, vous comprenez) qui n’ont que du vide à explorer et rien à proposer… si ce n’est les promesses et fantasmes de quelques fous qui  leur vendent des garanties d’éternité.

  Ainsi et au contraire d’anciens qui mourraient avec un vécu, défilent dans un quantum de vide temporel une ou des générations sans racine non plus que de projet pour n’en être chaque jour qu’à ne voir et traiter des évènements isolés de contextes incompris, aux conséquences mal évaluées, pour n’agir qu’en allopathes de bulles au présent plutôt qu’en unicistes spatiotemporels, pour n’être les racines de personne en ayant dénigré les leurs, en ayant désherbé celles qui ensauvageaient leur jardin.

 L’Humanité comme les autres règnes (qui ne font pas ses erreurs), ne fait que chevaucher la flèche du Temps qui vole une et entière. Vouloir morceler cette flèche ne fait que l’en désarçonner tandis qu’elle, continue.

  C’est qu’aux choux, il faut des racines pour qu’ils poussent.

  Vouloir effacer le passé, rejeter ses aïeux, quels qu’ils fussent pour ne rien en retenir, ne rien en entendre, c’est sans y parvenir, ne rien en apprendre et couper ses racines si tant est qu’il y en eût.

  C’est n’avoir à poser que des emplâtres sur des maux incompris, à suggérer que des solutions miracles qui ne diffèrent de celles d’avant que par la nature de leurs supports et croyances, parler d’un monde d’après en feignant l’assurance du succès dans l’effacement pur et simple des évènements du monde d’avant, proposer  le virtuel comme fuite du réel, repartir de zéro pour n’aller nulle part qu’à des « resets » réguliers qui dans l’effacement des mémoires oublient l’expérience.

  C’est n’avoir de solution pour l’avenir des humains que… d’éradiquer ce que furent les humains, coupant ses racines, errer et se perdre et s’interdire de grandir, n’être bien nulle part plutôt que bien partout, mourir non sans histoires qui ne laissent pas de trace, mais mourir sans Histoire.

  Comprendre hier et ses acteurs avec la pensée d’aujourd’hui pour juger qu’hier doit être effacé et ses acteurs avec, n’est que l’extraction de racines qui fait mourir la fleur mais ne la change pas.

  Les remèdes pour sauver la fleur sont d’aujourd’hui et ne traitent pas hier.

  Mais surtout, le regard aujourd’hui porté sur un passé jugé coupable d’un présent n’est qu’injustesse. Il devrait servir à déceler les marches loupées pour aujourd’hui les redresser. Le macho, le guerrier ou le viandard d’hier, qui existent encore aujourd’hui, ont construit l’homme respectueux, le pacifiste ou le végétarien (si tant si qu’il soit prouvé que c’est une évolution et non une croyance) d’aujourd’hui, qui ont existé hier, et il n’est qu’un choix actuel de ne pas se libérer des chaînes du passé  et de ne rien en avoir appris et d’en accuser les us et les coutumes.

  Tuer l’Homme d’hier, et donc père et mère à travers Lui, n’entrave que le parricide.

  Mais l’injustesse provient surtout du fait que c’est souvent les travers actuels d’une gestion qui jette l’anathème sur ce qu’on juge être une barbarie du passé ou un anachronisme : la sauvagerie bien actuelle de certains abattoirs condamne les carnivores, l’indélicatesse de certains et leur irrespect de la femme fustigent le séducteur et émascule beaucoup d’hommes, la perversion de l’argent salit l’entrepreneur, les pesticides, bien de notre époque, jettent l’opprobre sur des produits alimentaires naguère salutaires et j’en passe.

Le passé qui a bond dos, n’a pas à être le prétexte de l’inertie, il est le moteur de l’évolution.

  Il est chaque seconde écoulée où s’appuie la suivante.

  Celui qui veut effacer le passé ne tue que le temps dans une recherche d’absolu, mais sans espoir heureusement d’y parvenir, il ne tue que le sien qui s’extrait  du Temps, et l’extrait de sa marche ; il ne participe plus à rien.

  Il n’appartient qu’à celui qui juge le passé et ses acteurs de les libérer pour se libérer lui-même, de comprendre peut-être que cet hier condamné fut alors leur aujourd’hui, que notre aujourd’hui sera demain le passé pour d’autres pas encore nés qui n’auront de racines que celles qu’aujourd’hui nous pouvons faire pousser pour enrichir celles d’hier.

Eu égard au Temps et aux hommes qu’Il a fait, il n’est qu’à voir, observer et se taire peut-être mais Être surtout.