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Le Temps

 Le temps, ami ou ennemi selon les circonstances, il est un sinon LE paramètre que la plupart des humains voudraient maîtriser en même… temps que celui contre lequel aucun d’entre eux ne peut… rien.

 Il est la rivière immatérielle sur laquelle tout ce qui existe, flotte, coule ou bien sombre son histoire, comme un rafiot livré aux caprices du courant.

 Chaque marin ou capitaine bien sûr essaie parfois de remonter à contre-courant, de ne pas se laisser emporter, mais à la fin, c’est la rivière, indifférente à tout atermoiement, qui coule et commande, berce ou brise les coquilles des noix aventurées en son lit.

 Sans espoir de changer « « le cours dudit lit » (pardon), encore faut-il pour quelque espoir de victoire, avoir l’âme du kayakiste qui ne laisse tanguer (l’Estanguet ; re pardon) que pour mieux inscrire son mouvement dans le flux directeur.

 C’est accepter de n’être pas Dieu en faisant le choix d’assumer le courant qui le porte plutôt qu’en subir les contraintes incessantes, de pagayer quand il faut plutôt qu’être brisé en ses os ou noyé dans ses eaux.

 Mais la sagesse que suppose cette connaissance n’est pas monnaie flottante.

 L’inconfiant parfois voudrait à son gré, mais le gré ment (gréement ; re re pardon), affaler les voiles pour ralentir le temps quand l’horizon s’assombrit, l’accélérer pour la certitude d’atteindre son port avant que temps pète (…), voire l’arrêter quand tout va bien, pour la garantie d’un étal éternel.

 Certitudes et dogmes croient le tuer en gravant leurs vérités dans le temps… et donc hors le temps.

 Exigence et impatience aimeraient tuer le temps quand elles n’en peuvent plus de l’attendre dans l’incertitude de le voir célébrer leur  triomphe.

 Quant au fatalisme, il ignore même qu’existe le temps qu’il ne voit que bouché sans un lux de lumière, sans le luxe d’espérer.

Mais le temps est la rivière sur laquelle nous voguons et c’est bien lui qui commande, qu’on navigue ou qu’on reste à quai.

 Quand il semble s’être arrêté pour quelqu’un chez qui plus rien n’avance, c’est le quidam qui du temps est sorti, dont la flèche n’en finit pas de voler, sorti du temps qu’il faut à l’action pour se dérouler. Ce qui ne l’empêchera toutefois pas de vieillir dans son temps à lui et peut-être plus vite encore, tant l’inertie, de la mort est plus proche que le mouvement.

 Il est le temps qu’on aimerait rattraper pour n’avoir su quand il fallait, profiter de son élan et vivre sur son erre.

 Il est celui qu’on aimerait remonter pour refaire autrement les choix erronés, parfois à l’envers mettre un oui pour un non, prendre le risque d’oser pour ne pas défunter de l’ennui, risquer même l’erreur pour ne plus mourir de regrets.

 Il est le temps qu’on croit nous manquer quand nos freins l’ont laissé nous distancer.

 Et celui trop cinglant qui un jour va trop vite pour qu’un cœur en digère la gifle, puis reste exsangue et pétrifié sur la grève asséchée.

  Il est le temps qui s’étire dans l’ennui où plus rien ne vibre sans le rythme, où tout déçoit par défaut d’énergie. Mais ce temps-là est, inscrit dans LE Temps, celui de qui s’y ennuie pour, restant dans le sien, n’être plus dans le Temps.

Car le Temps, quant à Lui, jamais ne faiblit et n’est qu’énergie d’un espace en mouvement qui tout véhicule et emporte sur sa flèche.

 Comme rivière dont on détourne le lit en choisissant les draps, l’Homme souvent veut, du temps orienter cette flèche selon ses paradoxes d’archer capricieux (paradoxe de l’archer), comme il voudrait du vent modifier les courants au gré de ses a-spi-rations (spi) plutôt que régler sa voilure.

 Mais la rivière nait des nuages qui un jour noie marins et riverains, ou rompt le barrage,  et la flèche a été décochée bien avant que l’Homme apparaisse, qui pas plus ne décide de l’orientation de vents et marées.

 Il n’est pour chacun, que son temps, propre à lui, vaguelette parmi l’infinité d’autres qui bon an mal an ne peuvent qu’au mieux s’intégrer au flux du Temps qui ne flâne ni « n’urgente. »

 Il n’est que des rythmes qui divorcent du Temps et s’effilochent le long de ce grand ruban qui serpente, comme les fils rompus qui jalonnent les bords d’une corde usée. 

 Le Temps n’est ni bon ni mauvais : il est! Immuable et inaltérable.

 N’est destructeur que le notre quand il n’est pas en phase, où tout n’est que rythme : l’amour, comme la vie et la mort aussi, qui ne sont dans le Temps qu’engendrement réciproque qu’il n’est qu’arythmie de vouloir contrarier.

 Même un soin a un rythme où le déni, le refoulement, la résistance, les exigences, dogmes et croyances, le volontarisme mais la passivité et l’inertie aussi, tentatives artificielles ou naturelles de ralentissement ou d’accélération du Temps, ne sont que désynchronisation temporelle qui devient désyntonisation spatiale.

Le Temps meut les archets de violons où chacun d’entre eux en son âme sent, sonnantes, dissonantes, ses cordes vibrer, qu’il n’appartient qu’à lui d’accorder.