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Les émotions artificielles

  À peine de passer pour macho, rustre, mufle, néanderthalien, misogyne, has been et j’en passe, il est de bon ton d’afficher une sensibilité, sensiblerie diront les premiers, quitte à la surjouer pour paraître de son temps. D’exprimer sa part de féminité pour l’homme alors qu’on n’attend pas de la femme le même effort d’expression de sa dualité.

  Tout versement de larmes devient preuve d’humanité, toute rétention, fût-elle par pudeur, le témoin de froideur, d’absence de partage, de mépris du genre humain.

  Loin de dénigrer l’art et les vrais artistes dont j’apprécie autant que beaucoup les créations, ridicules sont la majorité de tartuffes qui prétextent de l’art pour légitimer une inadaptation sociale, n’hésitant pas à appeler art ou création, n’importe quel étron issu de leur néant, parvenant parfois même à générer un courant où s’engouffrent déçus, rebelles ou révoltés de la société, voire au moins autant, snobs et mythos qui se la jouent.

  Pour ces derniers il ne s’agit là que du constat que beaucoup de ceux qui aiment à paraître plutôt qu’à être, nourrissent les apparences complices des acteurs de la bienpensance et du socialement correct pour un partage final de valeurs d’intérêts plus que de valeurs réelles, de valeurs clientélistes qui restent à la porte du privé.

  Combien en voit-on par exemple s’émouvoir à l’écran, dans un article de presse ou sur le mur d’un réseau social et ignorer toute souffrance d’autrui quand micros ou caméras sont éteints.

  Combien cherchent l’évitement de situations impromptues par peur de se laisser surprendre et submerger par des sentiments, sensations ou émotions potentiellement douloureux, dont on ne veut pas. Combien de refusent les expériences qu’ils ne choisissent pas pour n’avoir pas à subir les émotions qu’ils ne leur plaisent pas ?

  Il est facile de se dire et paraître humaniste, ouvert et sensible voire hypersensible (ça fait bien) quand on crée artificiellement les évènements générateurs des émotions qu’on a envie de vivre à l’exclusion des autres, quand on tourne les films, crée des tableaux, compose des musiques pour vivre les émotions qu’on a choisies en amont, qu’on a… sélectionnées.

  Que vaut de faire ou visionner un film pour se dire sensible aux yeux des autres et aux siens en pleurant sur une situation qu’on refuserait d’assumer si on s’y trouver confronté ? D’être en tant que spectateur sensible à la souffrance et à la dualité des torts lors d’un déchirement humain dans un film si on est dans le déni de ses torts quand ça nous arrive ? De traiter de salauds des petits escrocs, même pas bien méchants, dans la dénonciation de petites arnaques ou manipulations dans un film sociétal quand au lendemain du visionnage, la majorité des spectateurs qui s’émouvaient et s’indignaient en famille, n’hésitent pas à user d’un passe-droit, à « oublier » une clause, proférer un mensonge ou user de séduction pour obtenir une signature, un accord ou un avantage, à profiter de la peine ou de la situation de quelqu’un pour forcer une décision, faire baisser un prix (une amie qui vendait une maison avait appris que des acheteurs potentiels s’étaient renseignés pour profiter de son éventuel divorce ou veuvage… mais il ne convient pas juger les enf., juste constater.)

  Combien, même si on le comprend, s’émeuvent des conditions de la paysannerie ou de l’artisanat lors d’un reportage ou d’un film mais le lendemain même, cherchent la combine pour payer le moins cher possible auprès de ceux qui en amont ont négocié via leurs centrales d’achat et dans le chantage auprès de ces mêmes paysans ou artisans ?

  Combien versent des larmes sur la misère du monde en détournant les yeux de celle qu’ils doivent enjamber parfois pour sortir de chez eux ?

  Combien fait-on pleurer de gens avec tels ou tels sportifs vainqueurs ou déçus à l’issue de retransmissions pour faire se reconnaître chacun autour de valeurs de sacrifice, de victoire, de solidarité… au service toutefois de symbiotiques industries, politiques et économies.

  Que valent les émotions artificielles au travers desquelles on essaie de se rappeler qu’on est humain quand on prend soin de n’en pas subir les avatars dans la réalité du quotidien ? Quand on se défend d’en rien apprendre par le vécu pour se prétendre sage d’une connaissance virtuelle ? (Je me rappelle un adulescent me commentant et pronostiquant avec l’air d’un vieil entraîneur blasé  les temps et technique d’un sportif à la télé en cours de performance alors que lui-même n’avait jamais exercé cette discipline dont il n’avait aucun vécu des sensations qui pouvaient être celles du gars qui crachaient ses poumons derrière l’écran.)

  Que valent des émotions connues d’avance qu’on choisit de vivre et revivre à l’envi pour se faire du bien, en appuyant sur un bouton de lancement ou à l’occasion d’une visite programmée et qui ne s’appuyant sur aucune expérience vécue, ne sont génératrices d’aucune prise de conscience réelle ? Ces émotions choisies qu’on s’injecte comme piqûres de rappel régulières voire addictives, dans l’espoir de les respirer sans avoir à prendre le risque de vivre.