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L’implication

 « Je n’ai pas la vie que j’espérais », serinent les bougons et éternels Droopy de la vie pour justifier leur déprime chronique, leurs soupirs incessants comme si leurs épaules avaient en continu, à porter le poids de la planète.

 Mais l’incompétence à être heureux n’est-elle pas plutôt le refus de vivre la vie qui se propose parce qu’elle n’est pas celle qu’on aurait voulue, de n’avoir pas librement choisi d’accepter la contrainte d’un autre scénario, de s’être « enfermé en dehors » d’un destin qui s’impose et de ne pas s’y impliquer… de ne pas y vibrer.

 Le ratage alors, est-il vraiment dans la vie non choisie qu’on subit, ou dans le non-vécu de celle qui est là et qui n’est une contrainte que… par la force du refus.

 La liberté n’est pas toujours de s’opposer et de dire non, qui est aussi la contrainte d’un confinement dans cet espace restreint en dehors de la réalité et donc… ce qui n’est pas, ou le virtuel.

 Dire non est un choix certes de ne pas s’impliquer… en même temps qu’un renoncement à vi…brer à ce qui est auquel on veut tourner le dos, un renoncement à vi…vre.

 Dire non est le choix mais aussi la contrainte de restreindre son espace d’évolution aux seules choses choisies dont on a conscience.

La liberté d’un choix contraint peut être la garantie d’une existence dans un espace non limité.

 Bien sûr, beaucoup, parce qu’ils « font » et actent, prétendent qu’ils « assument », avec  des airs désabusés de parangons de l’altruisme, de l’abnégation, du sacrifice, jalousant parfois les égoïstes qui vivent selon leurs choix ou même de leur passion.

  Mais c’est se tromper beaucoup sur ce qu’est l’implication.

 Car remplir son devoir ou faire à contre cœur ce qui est attendu n’est que la réponse à des exigences ignorantes voire irrespectueuses de l’être, pour la garantie d’avoir la paix, l’évitement du conflit, le confort de la normalité, mais n’est pas l’implication ni le partage ou le don de ce qu’on est.

 N’en déplaise à certains (paraît-il plutôt certaines à ce qu’on dit), faire plusieurs choses en même temps pour n’être dans aucune totalement, n’est pas l’implication.

 Faire une chose en pensant à une autre pour presque ne s’être pas rendu compte de l’avoir faite, par la force de la routine ou de l’habitude, n’est pas l’implication, mais souvent se débarrasser de tâches sans attraits.

 Du moins croit-on qu’elles sont sans attrait car on ne vibre quand on n’est pas à ce qu’on fait.

 Et c’est cette « absence » plus que la nature des évènements qui fait le désintérêt, l’ennui, la résistance à vivre la vie qui n’est pas celle qu’on a projetée.

 Suivre servilement des protocoles n’est pas s’impliquer mais s’abriter,  s’abstenir voire se défiler de responsabilité dans l’exécution d’une recette en technicien interchangeable et anonyme comme l’est un tournevis, une pince fût-elle monseigneur, ou un robot cuisinier.

 D’ailleurs si certaines personnes savent dire ce qu’elles auraient préféré faire de leur vie, beaucoup ne répondent que « je ne sais pas », ce qui est souvent le signe qu’ils ne sont déjà pas impliqués, bien avant et au-delà d’une vie qu’ils considèrent à tort comme causale ; aucune autre, à laquelle il n’aurait pas vibré davantage du loin de leur éther, n’’aurait trouvé grâce à leur cœur.

 Ainsi craignent de s’engager tant de déçus de l’amour par peur de souffrir un jour. Et sont-ils abandonnés pour ne pas s’être impliqués davantage dans une relation. Le pire est qu’ils concluent en parfaite anti conscience qu’ils avaient « donc » bien raison de se méfier et ne pas s’engager plus avant, alors que c’est pour cette retenue qu’ils ont été « largués. »

 Ainsi un skieur n’aura pas la garantie de ne pas chuter en s’engageant totalement dans la pente, avec ses pièges et aléas, mais c’est ainsi qu’il arrivera en bas, tandis que celui qui descend sur la retenue et le « cul en arrière » s’assure une chute à chaque virage entamé.

 Ainsi celui qui lâche les rampes du toboggan arrivera-t-il dans l’eau ou le bac à sable que l’autre ne verra que de haut.

 Ainsi tant de timides ou timorés n’osent pas ou plus, persuadés que l’échec leur colle tant à l’esprit qu’à la peau alors que c’est leur retenue, leurs freins ou leurs hésitations dans le temps qui ont fait capoter des projets qui n’étaient plus ni en temps ni en heure : « Quand c’est pas l’heure… et quand c’est plus l’heure… »

 Certains professent qu’un thérapeute ne doit pas s’impliquer. Mais le tandem patient/thérapeute est le temps d’un soin, un couple constitué où l’absence, on vient de le voir, ne conduit qu’au divorce, un couple où, faute d’engagement… il ne se passe rien, rien qu’un babillage stérile de mots que le ressenti n’habite pas et qui ne conduit à aucune mutation réelle ; raison pour laquelle ce genre de soi-disant traitements s’étalent sur dix ans ou une vie, même pour des insignifiances que tout un chacun connecte à un moment ou un autre de son existence. C’est le lénifiant que nous avons évoqué précédemment.

 Et chacun peut plonger sa vie dans le lénifiant en ne s’impliquant pas.

 J’entendais récemment un chroniqueur fustiger l’émotionnel pour ce qu’il était le levier dont usaient la pub et la politique (entre autres) pour manipuler les opinions. Et bien sûr, tout manipulateur sait user des peurs, des angoisses, des colères, des tristesses qui chargent un émotionnel pour orienter sa ou ses cibles.

 Mais tout comme les mots peuvent dire autant le vrai que le faux, les émotions sont  aussi, une fois déchargées de leurs souffrances (merci l’étiomédecine), ce qui , dans une forme de neutralité impliquée, et non d’indifférence, fait l’esprit critique et le discernement, l’intuition en tant que mémoire instruite par l’expérience, alors qu’il est facile également de manipuler par la « pensée froide » qui n’est qu’une confrontation d’arguments… pour convaincre, c’est-à-dire « forcer » l’autre.

 L’implication ? Elle est le choix de ne pas fuir l’événement, le choix libre d’inclure l’information quelle qu’elle soit puisqu’elle est, et non le refus ou le déni qui restreignent l’espace de liberté de mouvement, de pensée et d’affection.

  L’implication n’est pas la bonne conscience d’avoir « fait comme il faut » et d’avoir coché les bonnes cases.

 L’implication est l’antonyme du romantisme et du déni autant que du positivisme et du volontarisme.

 L’implication est le choix de vivre les évènements qui se présentent pour le plaisir qu’ils apportent ou les solutions que la présence permet de leur trouver afin qu’ils ne deviennent pas les pierres d’achoppement de l’existence.

 Elle est la prise en compte de toutes les informations et de tous les évènements qui jalonnent  l’existence afin de rien oublier d’un contexte et ne pas le restreindre aux seuls éléments choisis au risque de l’échec pour avoir négligé les autres.

 Elle est le choix d’accepter et d’être maître de ses actes dans le mouvement qui nous porte, pour ne pas subir et être entrainé par la résistance du déni qui cédera de toute façon. Elle est le choix de pagayer dans le courant et d’y choisir peut-être ses trajectoires plutôt que la tentative désespérée de nager à l’encontre d’un courant qui lui ne cédera pas et finira par emporter cul par dessus tête.

 Car l’implication est surtout une présence qui par son attention totale au contexte général, optimise une préscience qui n’a rien de théologique mais est simplement la lecture éclairée d’une logique de mouvement, de ses attracteurs étranges qui font prendre une direction à l’Histoire, en même temps qu’elle anticipe les alternatives qu’il nous appartient de choisir dans une relative liberté, au lieu de n’avoir plus que la contrainte de subir quand il n’y en a plus. Car c’est quand même la rivière qui commande et non le bateau qui navigue dessus.

L’implication est l’expression de notre être et l’effacement du paraître.

L’implication est la présence exprimée et à ce titre n’est qu’affective.