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Moyen, peut mieux faire

  Il était une île dont la moitié des habitants mesuraient deux mètres dix de haut et l’autre moitié un mètre cinquante.

  Quelle ne fut pas la surprise d’un visiteur qui ne vit que des géants et des petits alors qu’un scientiste averti (de quoi ?) avait décrit la population locale comme des gens d’une taille moyenne de un mètre quatre-vingt. D’autant que ce visiteur commerçant de son état et se fondant sur le rapport de l’expert, avait amené en espérant le vendre un lot de trois mille combinaisons polaires (ou cinq si vous voulez) pour des gens d’un mètre quatre-vingt.

  Le type d’écart engendré par ces écarts-types ne permit d’habiller ni les uns ni les autres avec cette combinaison inutilement polaire à défaut d’être purement statistique.

  Pourtant l’obstination toujours demeure à vouloir trouver des moyens termes, des compromissions, des arrangements, des ménagements de chèvres et de choux, des coupages de poires en deux, des attitudes arguant de l’ouverture ou de la tolérance pour ne point déplaire à défaut de plaire à tous.

  Obstination qui consiste à tenter de découvrir chez les plus éloignés des intervalles communs qui seront les bases de politiques commerciales de produits vendables à tous, ou de discours qui rallieront le plus de suffrages.

  Ceux qui trop affichent leur générosité envers les autres, ne vendent en fait que leur image de généreux et attendent d’être encensés en encensant les autres. Ces attitudes d’angélisme trop affichées ne sont-elles d’ailleurs pas, et tellement plus, le semis d’une bonne conscience génétiquement modifiée pour la récolte toute l’année ou toute une carrière de fruits bien emballés mais oubliés sitôt qu’on ne les voit plus ; pas pour rien qu’on fait des campagnes de promotions ou des campagnes tout court.

 Mais la justesse exige une rigueur qui ne s’accommode pas de ces démagogies, ni de cette mode qui consiste à toujours paraître tout aimer, tout tolérer, être zen en toute circonstance, se montrer bienveillant avec tous, ne rien juger mais se montrer choqué  vis-à-vis de ce qui n’est pas bienséant.

La finalité de l’Humanité elle-même n’est-elle qu’Une et incluse dans un projet commun d’essence divine ? Auquel cas d’une nature spirituelle qui est de l’ordre du fantasme.

 Pour l’instant en tous cas et dans la matérialité d’un quotidien incarné, les intérêts, priorités et vérités ne sont les mêmes pour tous au même moment.

Quant à ce qu’il faudrait pour que le regroupement des consciences se fasse au-delà des contingences existentielles ?

  Je crains d’en avoir une idée.

  En tous cas, sûrement pas cette espèce de gentlemen agreement où tous feignent de croire que la normalité est une forme de pacte de non agression (où chacun peut vivre sa vie sans être gêné par l’autre du moment qu’il ne le gêne pas non plus) que violeraient ceux qui ne s’en satisfont pas… tout en s’en satisfaisant pas eux-mêmes qui tout en cherchant la normalité voudraient tant être à part, uniques, avoir le beurre et l’argent du beurre.

  La normalité existe-t-elle seulement ou n’est-t-elle pas plutôt un panurgisme de confort où on se rassure d’appartenir aux 80% de français qui pensent que… comme disent les sondages… qui servent à quoi d’ailleurs sinon influer sur l’impensé des êtres : Des études n’ont-elles pas montré à cet égard qu’une information identifiée comme fausse mais serinée suffisamment finissait par imprégner la conscience comme une information ?

  La normalité rassure  aussi beaucoup dans le sens où lui appartenir signifie qu’à défaut d’être dans les meilleurs, on n’est au moins pas dans les mauvais… qu’à défaut de ne pas être un géant, on n’est quand même pas un nain.

  L’image de la normalité est tellement puissante que même ceux qui ont les moyens de ne pas y être enfermés, au lieu de l’ignorer pour les limites qui  la circonscrivent, s’y réfèrent comme d’une marque ou un record à dépasser, et brillent aux yeux des autres à fin de pouvoir, gloire, orgueil, ou commerce.

  La normalité devient une référence, mais dans le confort de l’inertie et d’une implication déclinante face à l’effort, une référence de la moyenne, du « peut mieux faire » plutôt que de l’excellence de ceux qui faisant du mieux qu’ils peuvent même s’ils ne battent pas de records, ne sont déjà plus dans l’anonymat de la moyenne, de la normalité, de l’ordinaire mais au contraire des gens exceptionnels au sein d’une société.

  À quoi pour les moins adaptés viser la moyenne d’un système où même les meilleures notes sont inscrites dans un cadre par lui-même défini et limité, au risque que ces limites elles-mêmes soient les germes de leurs échecs ?

  À quoi bon vouloir ressembler à quelque chose ou quelqu’un au risque de n’être pas soi-même ?

  À s’habiller, se coiffer, se raser, se maquiller, s’uniformiser, « parler comme » et j’en passe pour intégrer des égrégores, groupes, communautés, partis, mouvements ou mouvances afin de revendiquer une identité collective de substitution aux œufs clairs d’identités individuelles de leurs membres.

  Il n’y a à ressembler à personne mais à offrir ce qu’on est sans qu’il s’agisse  de la parfaite copie de ce que les autres se croient en droit d’attendre.

Si les inspirations sont créatogènes, les modèles sont inhibiteurs, surtout quand pour les dépasser on reste enfermé dans leur cadre.

  Tout comme sur notre île, une moyenne se dégage autour d’un mètre quatre-vingt sans qu’aucun membre ne mesure cette taille, la normalité qui se définit par la loi du plus grand nombre, peut être d’avoir pour cette même moyenne, des groupes de personnes soit de deux mètres soit d’un mètre soixante, voire des gens de deux mètres cinquante et d’autres d’un mètre dix. De tels écarts types en augmentant soulageraient la densité de population autour de la moyenne… ce qui serait aussi la lourdeur d’un panel ?

 Car imaginons un graphique où des points représenteraient les individus répertoriés au fil des ans, si tous mesurent entre un mètre soixante neuf et un mètre soixante et onze, nous n’aurons qu’un énorme trait noir recouvrant l’ensemble, mais nous aurons un mouchetis d’autant plus léger et aéré que les écarts types seront importants.

  La bannière, le drapeau, la pensée unique, la loi, le dogme, le conditionnement, la croyance font cette moyenne à laquelle personne n’est contraint de se soumettre à peine de n’en faire qu’une normalité compacte et obscure autour d’une réflexion réduite à l’épaisseur du gros trait noir de notre graphique.

  La diversité crée les écarts types et essaime les points en un mouchetis seuratien de telle manière que la moyenne ne s’y distingue plus, qu’elle n’y a peut-être aucun représentant.

La place de chacun n’est pas dans une quelconque moyenne ou normalité qu’on lui octroierait généreusement à condition qu’elle ne fasse pas de vagues et soit une fonte dans la masse, mais dans celle qu’il prend, non par mépris, mais sans se laisser contraindre par l’inertie des équilibres en présence, et ce pour, tout en s’épanouissant, offrir ne serait-ce parfois que le bruissement d’un battement d’ailes.