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N 18 Création… Anti Création

Vous prendrez bien un peu de création ?…

  De création il a été déjà question, principalement dans la N13 sur le Mouvement et il ne serait pas… créatif de se répéter.

  Mais comme elle sert de base pour évoquer l’Anti création, revenons quand même succinctement sur quelques points.

  En premier lieu, Il ne s’agit pas d’un privilège ou d’une chasse gardée pour quelques ovnis de l’Art ou des sciences et tout un chacun a un potentiel de créativité parfois insoupçonné qu’il lui appartient de réaliser pour lui-même.

Et c’est sans doute la seule chose importante.

  Être créatif est un état, un fonctionnement dans lequel on peut être de façon presque permanente puisque c’est un état d’ouverture à des informations. Mais presque seulement, car cette ouverture peut aussi par intermittence basculer dans des phases de béance, de néant dans lequel on ne peut flotter chroniquement sans risque majeur ; c’est d’ailleurs la raison pour laquelle une grande majorité de personnes les fuit et leur préfère le confort de la routine.

  Que cette création cristallise quelque chose qui émerge de l’ordinaire une ou deux fois dans la vie est déjà une chance pour son auteur, une cerise sur un gâteau, quoique ce ne soit pas toujours un cadeau ; souvent une idée ou intuition originale donne lieu à un traitement initial qui prend déjà tout ou partie d’une existence ou d’une carrière (Tour Eiffel, statue de la Liberté, conjecture de Fermat, E=mc2, Fractales de Mandelbrot etc.) Partant de là, le reste d’un parcours exploite un tas de déclinaisons ou variations sur le même thème et on reconnaît par exemple la patte d’un musicien, d’un auteur ou d’un peintre dès lors qu’on connaît les œuvres qui ont fait leur succès.

  Il n’est pas nécessaire d’inventer quelque chose qui n’avait jamais été fait ou compris et de sauver l’Humanité grâce à cela. D’abord cela restreindrait le champ des possibles au fur et à mesure de ce qui a été découvert auparavant (qu’est-ce qui n’a jamais été traité en littérature ou au cinéma ?), ensuite force serait de constater… que ça ne marche pas ; S’il faut en effet reconnaître et apprécier des avancées technologiques, on ne peut pas dire que l’Humain ait vraiment progressé affectivement et dans ses comportements. Les armes ont juste changé où une stratégie commerciale remplace une épée et paraît moins sanglante tout en faisant plus de victimes sur un temps beaucoup plus long. Et si la nature L’a doté d’un néo cortex, en cours d’évolution, Il s’empresse de se réfugier dans son reptilien primaire par tous les moyens mis à sa disposition par ceux qui Lui vendent ces distractions.

 Le diverti se ment quant à son intelligence qui selon quelques études indépendantes de tout conflit d’intérêt, décline depuis quelques décennies, mis à part les quelques-uns qui ne passent leur vie devant la télé.

  Créer n’est donc pas inventer quelque chose qui n’existait pas puisque toutes les informations sont potentiellement présentes dans l’univers. E était déjà égal à mc2 avant qu’Einstein ne le formule, le monde était de nature essentiellement fractale avant que Mandelbrot n’en parle et on chantait avant d’écrire les notes de musique. Certains d’ailleurs jouent d’oreille.

  La création est pour chacun, un acte innovant, artistiquement bien sûr, mais aussi dans la solution qu’on trouve à un problème inédit… pour soi, que d’autres par millions ont rencontré et résolu depuis que l’Homme est apparu. Quand AJ Wiles redémontre la conjecture de Fermat en 1994, il n’est pas le premier, puisqu’il y a eu Fermat, et la conclusion est déjà connue mais la re démonstration reste pour lui un acte créatif qui l’aura d’ailleurs « occupé » un certain nombre d’années.

  Et quand vous qui ne bricolez jamais, comprenez l’usage d’un tournevis en voyant l’outil à côté d’une vis, vous venez d’être créatif pour vous-même : quelque chose de neuf est apparu dans votre vie. La 1ère fois que vous ne ratez pas la cuisson d’un œuf au plat, vous êtes créatif. Le ratage peut être créatif aussi puisque vous y apprenez ce qu’il ne faut pas faire ; d’ailleurs le succès des bêtises de Cambrai est parti d’une bourde.

  S’inspirer d’une recette peut être créatif et on peut « en faire un plat » sans pour autant se la péter parce qu’on a changé une bricole à une tradition qui a traversé les siècles.

  Beaucoup ont été créatifs pendant un certain confinement parce qu’ils ont fait des potagers ou monté un mur pour la 1ère fois de leur vie et des mamies se sont mises à l’informatique.

  Chaque femme en enfantant, fait un acte de création dont elle fière comme si elle était la seule à avoir réussi cet exploit… ou peut-être souvent, pour ne pas l’avoir raté, alors que depuis que l’Humain existe, disons que environ, 40 milliards l’ont déjà fait, parfois même pas exprès.

  Bref, tout ceci pour dire qu’être « le premier à » est quelque peu infantile.

… Plutôt que beaucoup d’anti création ?

  Le rapport Création / Anti création ne suit semble-t-il pas celui de la Matière à l’Antimatière et si celui-ci relève d’un équilibre, celui-là reflète un net freinage de l’évolution dont on peut craindre le pire pour l’Humanité lors des prochains siècles ; j’aurais tendance à dire décennies, mais je ne demande qu’à me tromper.

  Essayons de faire un petit tour non exhaustif de quelques-unes de ces lourdeurs :

La recette.

  Si s’inspirer peut être source de création, la création de l’un, devenue dogme, ou recette,  peut être l’anti création de l’autre, qui suit aveuglément ce qu’on lui dit sans les repenser.

  La présence et l’implication distinguent l’acte créatif du mimétisme, de l’imitation, de la copie, certes sans risque ou angoisse mais guère excitants.

L’économie du néant créatogène pour le lénifiant de la routine.

  Dans l’idée de la recette, la répétition de schémas, même réussis, n’est pas créatrice même si on ne va pas se plaindre de ce qui fonctionne bien sûr. Par contre, beaucoup persistent dans la reproduction à l’identique de fonctionnements désastreux, assurant que « cette fois, ça va marcher » :

  Il est plus facile d’espérer que les choses changent plutôt que d’avoir à soi-même changer de regard et créer une nouvelle approche. 

L’inertie.

   L’inertie est aussi une conséquence de la recette  juste copiée, où rien de neuf n’apparait jamais. Mais elle oscille entre la paresse et le confort de la reproduction sans risque, et l’hyperactivité ou l’inertie affairée de ces « pulsars » qui fuient le tête-à-tête avec eux-mêmes que supposent d’anxiogènes instants de vacuité (N13 sur le Mouvement.)

L’hyper mentalisation.

  L’hyper mentalisation ne permet pas davantage cette vacuité, qui cherche en elle-même et donc dans les informations déjà connues, les solutions qui n’y sont pas. Quitte à en chercher de nouvelles qui, contradictoires, vont ajouter doute et confusion ; c’est la surinformation.

Les valeurs.

  Les valeurs (N14) attirent ou poussent dans le consensus de la pensée commune où tous se rassurent de trouver les  mêmes alibis aux fuites et peurs d’assumer ce qu’ils sont, qui dérangerait, rendrait jaloux, serait incompris ou mettrait en marge de la normalité. C’est qu’évoluer isole et qu’il faut être « couillu » pour penser librement, différemment (« … les brav’gens n’aiment pas que L’on suive une autre route qu’eux. »)

  Les valeurs promettent la reconnaissance pour peu qu’on y adhère et qu’on les serve ;  remettre en cause ses croyances, acquis, certitudes, exclut et marginalise, voire pestifère, frappe d’anathème. Elles n’aiment guère ce qui est nouveau et contrarie la rotondité de sa bienpensance, fût-elle exprimée en termes de valeurs guerrières.

Comme s’il fallait des valeurs pour avoir une conscience.

Ne serait-ce pas à ceux qui manquent de conscience qu’il faut des valeurs,

Comme il faut des gardiens à des délinquants ?

Bref, dans tous les cas,

L’acte de création est clairement la recouvrance de la Liberté

 par rapport à ces « lourdeurs » d’esprit… et c’est là qu’on voit que la création n’est pas chose simple en vérité!

  La Liberté, qui ne peut pas être un absolu, à peine de ne déjà plus en être une, suppose d’accepter d’explorer sans filet ou fil d’Ariane, des domaines insoupçonnés, de se laisser surprendre par ce qu’on était loin d’imaginer, de se laisser emmener sans résistance par une idée, une image, une œuvre ou une action qui ne nous suggèrent qu’une fois démarrée, comment se comporter ou continuer.

Comme un tapis montre son dessin au fur et à mesure qu’on le déroule, comme un paysage se dévoile quand on passe un col ou un virage, comme un artiste commence un tableau ou une musique qui ne « lui parlent » que parce qu’elles ont commencé à « exister », comme un stratège, doit composer avec des corollaires non anticipés.

 En thérapie et en étiomédecine, nous ne pouvons qu’être attachés aux Prises de conscience puisque chacune d’entre elles est un degré de liberté récupéré par rapport à un dogme, un conditionnement, une contrainte et ce qu’on appelle une mutation est la Manifestation de cette liberté, c’est-à-dire le passage d’un fonctionnement automatique qui leur était inconsciemment soumis, à un fonctionnement totalement nouveau qui en est débarrassé et s’installe de matière naturelle, sans qu’il s’agisse d’une prise de pouvoir sur soi-même pour refouler l’ancien, sans qu’il n’y ait de gêne ou culpabilité à être enfin soi.

La prise de conscience est motrice de mutation,

Et la mutation est acte de création…

… qui a aussi ses ennemis, dont on va tenter de cerner quelques spécimens :

  L’intérêt ou les bénéfices, la séduction ou le Paraître, l’absence d’affectif dans les interfaces entre humains ne sont pas à juger :

  – Qui n’a jamais, pour le moins et par peur de manquer, promis ou triché « un tout petit peu » pour ne pas perdre un client ou une vente, réussir un contrat, gagner quelques sous en période difficile ?

  – Qui n’a jamais voulu plaire ou au moins ne pas déplaire à quelqu’un pour quelque motif que ce soit, parfois très romantique ?

  – Qui n’a jamais voulu se donner une apparence de ce qu’il sait ne pas être pour gonfler un cv, faire un peu illusion, séduire sa belle-mère qui ne trouve jamais assez bien la pièce rapportée ?

  – Qui n’a jamais dit ce qu’il ne pensait pas ou tu ce qu’il pensait par calcul, en se trouvant des raisons très « comptables » pour refouler la gêne tirée de comportements  qu’on préfère du coup ne pas trop approfondir ?

… Mais sur lesquels il faut pourtant mettre le doigt quand ils sont des patients puisque que ces « dysfonctionnements » sont les objets de leurs… mutations et de leurs libérations pour un changement de vie et de relations avec les autres.

  Après tout, on ignore ce qu’a été la vie de chacun et les peurs ou séquelles qui en ont résulté. C’est d’ailleurs parce qu’ils ne sont pas jugés qu’ils peuvent se livrer.

  Bien sûr il y a ceux que toutes ces perversités ne dérangent en rien mais ceux-là ne sont pas des patients et n’intéressent pas notre propos ; ne m’intéressent pas non plus d’ailleurs. Mais il faut juste « les voir. »

   Ces mutations, encore faut-il pouvoir les faire. Et à celles-ci, il y a des conditions:

  Une fois l’information donnée quant à la « perversité » d’un fonctionnement, encore faut-il que le patient puisse voir les choses sous un angle différent.

En effet :

  – Comment quelqu’un peut-il abdiquer de quelques indélicatesses dans le commerce s’il est submergé par la panique de finir dans la rue à chaque fois qu’il l’envisage ?

  – Comment un homme qui a peur d’être seul ou de ne pas être aimé peut-il s’empêcher d’en faire un peu trop pour convaincre ou séduire?

  – Comment une personne qui n’a pas une bonne image d’elle-même pourrait-elle ne pas vouloir paraître quelqu’un d’autre ?

  – Comment quelqu’un qui s’apprête à faire quelque chose contre son gré, ne s’invente pas des raisons que son affectif réprouve ?

  Il faut pour toutes ces personnes qu’elles aient lâché leurs peurs, colères, hontes, tristesses, prises de tête et j’en passe pour que cette petite bouteille de Klein qu’est leur regard, soulagée de tous ces artefacts, offrent un panorama différent, un envers des choses, comme un brouillard se lève et change la vue, comme des verres de lunettes nettoyées de ces mêmes distorsions lèvent le trouble à travers lequel les porteurs de lunettes voyaient leur vie.

  Mais même soulagés de peurs qui empêchent les expériences, de colères qui rendent sourd, de tristesses qui dépriment, d’hystérie qui aveugle, de paniques qui interdisent la vacuité etc., et riches d’une vision plus sereine en même temps qu’avec la conscience soudaine de la perversité de leur regard ou fonctionnement antérieur, certains ne parviennent pas à muter dans les faits leur manière d’appréhender ou de gérer les évènements.

  – Ainsi, n’ayant plus peur ni de manquer ni du jugement, d’aucuns ne peuvent s’empêcher de continuer à mentir ou amasser, comme si le mensonge ou l’argent faisaient partie de leur ADN, et conscients du fait que ça n’améliorera pas leurs rapports aux autres et ne changera rien à leur souffrance.

– Ou n’arrivent pas à ne plus se cacher derrière la dérision ou la causticité, même sachant que cette « distance » décourage l’approche des autres.

  – Ou s’obstinent à paraître pour ne pas assumer un être qui les exclurait de la normalité bien pensante. Ou ne parviennent pas à ne pas « la ramener » en toute occasion, en cela obéissant aux affres du terrorisme intellectuel qui nous veut brillants plus que lumineux.

  – Ou ne peuvent s’empêcher de satisfaire aux exigences du devoir, quitte à faire abstraction et abdiquer d’eux-mêmes, pour ne pas déplaire ou pour une paix factice.

  – D’autres ayant pourtant compris la dualité, continuent à cultiver les absolus et sont en tout plus royaliste que les rois, éternels insatisfaits.

  – Tandis que d’autres encore qui ont bien entendu n’avoir pas à légitimer leur existence, ne peuvent s’abstenir de mériter la reconnaissance, de prouver, de chercher un sens à leur vie.

– Combien ne font pas de parachute par peur de tomber, ne quittent pas leur fauteuil par peur de chuter tout en sachant que l’inertie est morbide et n’avancera que plus vite l’âge du trépas.

– Combien ne vivent pas par peur de mourir, conscients pourtant qu’ils mourront avec le regret de n’avoir pas vécu.

  C’est à dessein que dans chacun de ces exemples, j’ai souligné cette lourdeur qui exprime la lourdeur existentielle  qu’il y a à… « Ne pas parvenir à ne pas. »

  Comme si ayant passé sa vie à transporter un œuf en équilibre sur un bol renversé, on ne pouvait retourner le bol pour y déposer l’œuf et l’emmener sans risque, lors que rien ne s’y oppose.

  Comme si réalisant qu’on a mis ses gants à l’envers et que gêné par les coutures, le geste pour les remettre à l’endroit et saisir mieux les évènements de l’existence, soit impossible.

  Comme si, prisonnier d’une inertie, il était impossible d’initier… un

  Mouvement!

  Car le Mouvement, le vrai, est création ; pas le brassage d’air, ni l’agitation ou l’hyperactivité (N13.)

Ces impossibilités à changer de regard ou à initier un Mouvement prohibent la Mutation.

Elles sont Anti création.

  Mais comme pour cette petite bouteille de Klein qui embuait le Regard, le Mouvement lui aussi pour exister doit être soulagé de ces mêmes boulets qui lui sont attachés.

  Et c’est bien le rôle que s’est donné l’étiomédecine qui s’évertue à ôter les freins sans pour autant marcher à la place de chacun.

  (D’aucuns objecteront que la souffrance est une source d’inspiration que nombre d’artistes par exemple craignent de perdre. Mais il est une zone floue entre le passage obligé dans le néant où la création prend sa source et libère, et les turbulences d’un chaos destructeur qui n’est aucunement une condition nécessaire, encore moins suffisante aux étincelles de l’esprit.)

 Concluons plutôt avec Sénèque, et pour que chacun sache que le plus souvent, rien  plus que lui-même n’est le frein à ses rêves :

« Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que nous n’osons pas, mais parce que nous n’osons pas qu’elles sont difficiles. »