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Normal

  Il est amusant que les allemands disent « noch mal » (prononcé noRmal) pour « encore », comme pour exprimer la réitération d’une même chose sans n’y changer rien, comme d’habitude ; normal quoi.

  Bon ça c’est pour sourire.

  « Ce n’est pas parce que trois milliards et demi de personnes (ça remonte déjà à pas mal de temps mais on dirait aujourd’hui sept et des…) pensent la même chose qu’ils ne se trompent pas » ou encore « Ce n’est pas parce qu’ils sont nombreux à avoir tort qu’ils ont raison » selon qu’on soit M. Ghandi ou Coluche.

  Je ne raffole pas des citations ou plutôt si, je les aime bien ; ce qui est plus agaçant, c’est les personnes qui ne brillent continuellement que par les citations des autres et se sentent forts ainsi d’opinions et d’arguments qu’ils sont incapables d’avoir seuls. Citer à tout bout de champ (ou de chant) les citations des autres, c’est un peu s’attribuer les fragments d’une intelligence qu’on n’a pas, avec pour preuve le poids de ceux qui les ont faites. Oh, pour faire illusion lors d’un cocktail, un dîner ou un plateau télé, ça fonctionne assez bien.

  Ainsi, les gens pensent qu’ils sont les plus intelligents parce qu’ils sont les plus nombreux à penser la même chose… qu’on leur a instillée, alors que c’est parce qu’ils sont les plus nombreux à croire (plutôt que penser) la même chose qu’ils sont la… normalité, que définit la loi du plus grand nombre.

  Donc, la loi du… marché :

  « Vous êtes 80% à penser que patati patata » dit un de ces VRP de la radio ou de la télé. Et chacun de ceux-là de bomber le torse (même pas peur) parce qu’il fait partie des 80% que des études de marché ont ciblés pour leur vendre des pensées toute faites, des certitudes, des modes, de l’obsolescence programmée, des régimes, des programmes radio ou télé etc. Pourtant à voir le niveau des programmes de grande écoute, ces 80% ne se demandent-ils pas ce qu’à l’évidence on pense d’eux ?

  En totale incohérence ils s’imaginent, puisqu’étant les plus nombreux à avoir gobé une prétendue vérité et ayant raison par la force du nombre, qu’ils sont le dessus du panier, le nec plus ultra alors qu’ils sont, au mieux, la normalité ou la moyenne.

  Ah oui mais non, ça ne marche pas ; le dessus du panier, c’est pas la moyenne, ni le normal, puisqu’il est censé être au-dessus. La physiologie peut-être mais ça…

  La normale, la moyenne, c’est le marché où les bonimenteurs exposent leurs marchandises, à une autre échelle. N’est-ce pas pour toucher plus de monde et donc de voix qu’un candidat aux élections se dit « normal »?

  Et chacun qu’on abêtit en occupant, par les médias, le plus possible de son temps de cerveau disponible, devient manipulable à l’envi : comment imaginer que la moitié environ de 90% de « personnes interrogées » sans aucune formation de sciences fondamentales, condamnent l’incompétence voire le charlatanisme d’un chercheur ayant fait ses preuves, sur la foi des discours de ceux qui ont su plaire, rassurer, parfois pour des profits dont le rapport dépendait du discrédit qu’ils parvenaient à jeter sur lui. Ceci en restant dans le simple cadre du débat initial. Jusqu’à un prétendu philosophe (il a fait quoi comme études déjà ?) dont on attend un autre niveau de réflexion, qui se permettait ce même jugement ultra agressif : il est vrai qu’il venait déjà médiatiquement de « tuer le père »…

   Et chacun, pour de surcroît faire l’économie de l’expérience dont on n’a pas la garantie de résultat, de se ranger aux avis qui lui plaisent ou l’arrangent (nous avons évoqué « l’expérience, la prise de conscience et ses cours-circuits » récemment.) Jusqu’à croire, par flemme de s’impliquer et au risque de vivre continuellement les mêmes déceptions, ceux qui même dans l’échec, vous jurent qu’ils ont appris de l’expérience pour suggérer que maintenant plus qu’avant, ils savent (tout comme ils savaient avant lesdits échecs.)

  Et chacun d’avoir un avis dûment « réfléchi » (mais on ne sait par qui) sur ce qu’il convenait de faire pour gagner le dernier match de foot perdu de l’équipe nationale, qui il faudrait élire pour que le pays « marche » bien, ce qu’il aurait fallu faire pour retrouver la « vie d’avant », ce qu’il faudrait retrouver des temps anciens pour sauver la planète… sans toutefois cesser d’exploiter les métaux rares qui leur permettent de passer leur vie sur leurs portables pendant qu’en meurent des milliers de chinois, chiliens ou péruviens etc.

  À défaut d’être toujours les plus nombreux, au moins se fédère-t-on en groupes, corporations, associations, religions, égrégores, sectes (pléonasmes ?) et j’en passe pour représenter une force où pour chacun,

Les croyances sont les certitudes… des autres.

  Bref, le normal, c’est celui-là dans la bonne « moyenne » des plus nombreux  à se la péter en répétant généralement moins bien ce qu’ils ont cru capter  ou qu’on a voulu qu’ils captent de la part de décideurs politiques ou économiques.

   On le fait « marcher » au son des hymnes et des larmes à la réaction, au conditionnement sur le fond des plus archaïques de ces capacités mentales et en prenant bien soin que jamais il n’ait ni le temps ni l’opportunité de contacter son néocortex ; on pense pour lui et on le divertit pour qu’il ne pense pas (pendant qu’il apprend par cœur des paroles de chansons pour la plupart débiles, il ne fait pas de philo.) Mais nous avons aussi récemment abordé ces fameux cerveaux, reptilien, batracien, mammifère, dont on essaie de persuader les gens qu’ils en sont au stade ultime de développement du néocortex… pour qu’il ne leur vienne pas l’idée de vérifier. C’est même un basique d’école d’administration.

  Le propos n’est donc pas de refaire ces derniers exposés mais de remettre à leur qualitative très modeste place ceux qui se sentent forts parce que forts par le nombre et du côté des pouvoirs, qu’ils soient moutons ou bergers, dans des valeurs sociétales inverses (déjà fait aussi les valeurs inverses) qu’ils veulent imposer à tous, auxquelles ils consacrent leurs journées en suivant docilement les règles, en croyant que c’est en perdant leur identités sous l’autorité des décideurs et puissants qu’ils seront mieux « notés » ou protégés, qu’ils vivront mieux et plus vieux. Ceux qui parce qu’ils n’osent pas (et en crèvent de jalousie souvent), jettent l’anathème sur « ceux qui ne suivent pas la même route qu’eux » qu’ils vont parfois jusqu’à dénoncer de crainte d’être assimilés s’ils ont été vus à proximité ; un peu comme ces gens qui ne laissent tomber des malades par crainte de contagion, ou des collabos modernes. Ceux qui voient des complotistes dans tous ceux qui n’obtempèrent pas ou dans l’alternative.

  Mais, « ce n’est pas parce qu’il y a des complotistes qu’il n’y a pas de complot » (phrase de N Poloni à qui je dois donc la rendre.)

La normalité, c’est le panurgisme.

  Il n’est pas question que l’individu fasse des expériences (des vraies je veux dire) dont il pourrait tirer des pensées alternatives utiles à tous.

  Tout est fait pour qu’il reste dans le cadre d’évènements déjà maîtrisés dans leurs déroulements et leurs conclusions. Et pour les expériences qu’on n’a pu empêcher ou dissuader, on donne un livret pré-écrit sur la façon de les vivre et ce qu’il conviendra d’en penser ; si vous là, vous n’êtes pas d’accord, vous avez raté l’expérience (à nouveau le sujet sur expérience, prise de conscience et cours-circuits.)

  Alors c’est vrai que ça fait « un peu » peur de ne pas être, faire et penser comme tout le monde, de s’extraire de cette confortable bulle d’inertie de la pensée ( au moins.)

  Mais qu’importe d’être mis au ban d’une moutonnerie où il est bien vu de faire son boulot docilement, puis de rentrer à la maison regarder le foot ou les âneries en prime-time qu’adorent ceux qui ont peur de penser et des moments inoccupés par les divertissements (car le diverti se ment), le monde s’il lui reste une chance n’avancera pas dans l’inertie mais uniquement par le partage de ceux qui créeront des solutions non reptiliennes ou batraciennes à partir d’une gestion impliquée et innovante des évènements, car impliquée signifie que la solution aux questions que pose une expérience ne peut être « programmée » ou anticipée et que chaque fois doit être « comme si c’était la première fois. »

Mais vivre, c’est un peu naître au monde à chaque instant

Et le vivre avec œil neuf et sans a priori,

 Ce qui ne veut pas dire sans mémoire de l’expérience.

 Et une fois n’est pas coutume, je conclurai avec une citation de Léopold Sedar Senghor :

« Seul le rythme1 provoque le court-circuit poétique et transmue le cuivre en or2, la parole en Verbe. »

1 Parce que l’implication et donc le vécu.

2 La mutation de la fausse compréhension en conscience, du savoir en connaissance : l’aura des saints.