Newsletter

Projections

– Oh maman, regarde le toutou, je peux aller le voir ? 

– Non Adolphinou chéri, on ne sait jamais.

–  Pourquoi, il est méchant ?

– Non mon bébé, n’aies pas peurMaman est là (Soupir.)

  Et Adolphinou de bouder un chouïa en se demandant d’où sort ce « N’aies pas peur. »

Y aurait-il quelque raison d’avoir peur (de ce chien) ?

  P… j’y crois pas, c’est qu’elle a fait fort Cunégonde avec son moutard : Adolphe, déjà, faut oser, Adolphinou, bon, si le ridicule ne tue pas, après tout. Toutou, le gamin n’a plus deux ans (et même) mais 8. Et puis alors « N’aies pas peur! »

… y a pas que les virus qu’on postillonne. Et encore ces derniers, promus rétrovirus, deviennent une partie de nous et ne sont nos ennemis que dans l’esprit de quelques commensaux de la peur qui mourront riches… mais guère plus tôt que le reste du règne humain. Les gamins nés dans une ferme sont rarement allergiques au contraire de ceux toujours plus nombreux qui devront vivre sous cloche un sursis éphémère de quelques décennies et se perdent à vouloir se protéger… de la vie. Mais ce n’est pas le sujet et il y a plus compétent que moi pour en parler.

Par contre, sa peur que Cunégonde a projeté sur Adolphinou, le modèle, le définit à ses propres yeux et aux yeux des autres. Il s’investit de la peur des chiens quand il ne s’agit que de celle de sa mère. Et c’est comme ça pour tout :

  • Ne t’approche pas du vide. C’était juste la bordure du trottoir.
  • Ne parle pas aux inconnus. Parce que l’enfer, c’est que les autres et les gens glauques sont toujours chez les voisins.
  • Les gens du voyage, c’est tous des voleurs. Ben oui, où il y a un gitan, il n’y a plus de poule, c’est bien connu.
  • Les riches, c’est des tricheurs. Mais si tu peux l’être, te gêne pas ; il n’y aura alors plus que des gens qui bossent et des feignants.

  Bref, on a compris, chacun ou chacune projette ses peurs, colères, hontes, culpabilités, règles, certitudes, croyances et j’en passe en fonction de son histoire, ses expériences et ce qu’elles ont laissé comme souffrances et amertumes et… incompréhensions,  erreurs d’interprétations et conclusions erronées, mais aussi en fonction de ce qu’il ou elle a lui-même ou elle-même, reçu comme projections de ses propres aïeux sans avoir vécu la moindre expérience.

  Adolphinou aura peur des chiens toute sa vie sans avoir eu l’opportunité d’en approcher un seul because môman ne lui lâchait pas les baskets. Il ne sortira pas le soir si maman a peur de la nuit.

  Peut-être ne saura-t-il jamais nager parce que Cunégonde avait peur de l’eau ou mourra-t-il vierge ou pédophile parce que Cunégonde était catho et fin de race (pas pour rien qu’elle a un prénom pareil.)

  Pour peu que Charles-Édouard, papa, qu’il vouvoie, lui ait répété que chez les Dugland de la Mortemare, on ne se salissait pas les mains, ne parlait pas à n’importe qui, pratiquait la chasse à cour, Adolphe (papa supporte pas que Cunégonde l’appelle Adolphinou, elle en fait un mou), il a du souci à se faire s’il est pas assez doué pour être capitaine d’industrie ou ministre.

  Mais c’est pareil dans tous les milieux et l’héritier, si on peut parler d’héritage, de cinq générations de mineurs nés dans les corons est toujours invariablement communiste tandis que le fils d’un grand champion sportif se casse les dents toute ou partie de sa vie à s’aigrir en n’ayant pas pu effacer le prénom de son géniteur pour le remplacer par le sien ; non seulement il n’a pas tué le père mais c’est ce dernier qui même disparu, l’a étouffé ; quand il salive, le ph est bigrement acide.

  N’a-t-on assez parlé en ces termes des parents américains qui vivaient par procuration leur rêve au travers des concours de mannequinat de leurs filles d’à peine dix ans ou de ceux qui poussent leurs enfants dans les études qu’ils auraient voulu faire mais qui ne sont forcément le choix de bambins qui devront se pourrir l’existence avec un boulot qui les emmerde, ou échouer par désintérêt. Pour ce qui est du mannequinat infantile, il n’est plus besoin de traverser l’océan pour rivaliser dans le ridicule, on a aussi nos télés crochets ou parents atteints de la championnite de leurs marmots, parfois jusqu’à l’hystérie.

  Les projections se confondent parfois avec les conditionnements au travers des valeurs, notions de devoir qu’on a déjà évoquées précédemment et que l’atavisme véhicule de génération en génération (newsletter sur les conditionnements et croyances.)

  Tout comme les exigences ou les attentes dont on grève les autres leur sont des projections vampirisantes ou les certitudes qu’on leur impose, des projections paralysantes.

  Mais projections et conditionnements définissent faussement leurs victimes vis-à-vis d’elles-mêmes. Elles croient leurs, des valeurs ou sentiments, dont croyances ou peurs sont les plus contraignantes, alors qu’ils ne sont que ceux que des générations leur ont inculqués par l’éducation.

 Comme Cunégonde projette sa peur ou ses croyances sur son mouflet, tout un chacun projette donc sur autrui en général, ses proches en particulier, ce qu’il est, les associent à ses actes, les coopte, les fédère… ou se les oppose par réaction,

 En tout état de cause, influence leur évolution en les obligeant à s’adapter ou réagir, plutôt que les laisser grandir en toute liberté du vécu de leurs expériences… choisies.

  Mais il est des projections autres que celles des rapports d’interfaces de communication sociale ou familiale.

  Les patients sous antidépresseurs, anxiolytiques ou somnifères projettent sur leur entourage proche leur… absence à l’Autre et les fait se sentir mal au fur et à mesure qu’eux sont de plus en plus indifférents à ce qui les entoure.

  Ces projections vampirisent ceux qui s’imposent vainement une présence accrue pour colmater un gouffre que creusent volontairement des patients souvent isolés dans une forme d’égocentrisme.

  De la même façon, puisqu’inhibiteurs de présences aussi, les consommateurs de drogues projettent leur fuite, évitement, ou déni d’existence.

  S’agissant de dénis, les psychorigides et résistants psycho-affectifs projettent leurs freins de vie sur le mouvement de vie et l’évolution de ceux qui leur sont liés, quand ils ne les engluent pas dans la viscosité de leur magma.

  Chaque refus d’information, d’évidence ou d’état qu’on fait, est pour ceux qui sont avec nous concernés, un empêchement d’avancer.

  Et si on a bien sûr le droit d’avoir nos tristesses, colères, peurs, angoisses ou révoltes,

la frontière entre refoulement, partage et projection est de la responsabilité, du discernement et de la maturité de chaque être.

  Si l’individu qui projette sa tristesse ou sa déprime imprègne son environnement, même dans le mutisme, même dans le déni et d’autant plus quand il est sous traitement,  pire peut-être est celui qui au travers de ses certitudes et jugements rayonne une bulle de pouvoir extraverti qui comprime celle des autres, les écrasant ou allant au conflit s’il y a résistance.

  Dans le confort de leur domination qui n’est que rarement le contexte propice aux introspections, une solution pour leur faire prendre conscience du caractère invasif de leur présence est de leur demander ce que les autres lui reprochent. Un déni à ce niveau signifie généralement « l’intraitabilité » quand il s’agit d’un patient.

  Et puis il faut évoquer la projection thérapeutique en général. Combien de patients se retrouvent alourdis d’informations par rapport auxquelles ils étaient neutres, mais qui leur ont été engrammées par de soi-disant thérapeutes ; comme s’ils avaient besoin de ça en plus de leurs souffrances réelles. J’en connais une quantité impressionnante qui sont ressortis de chez l’un d’entre eux avec tous systématiquement les mêmes « diagnostics » qui le caractérisent. Troublant, n’est-t-il pas ? Jusqu’à un qui d’après ce charlot, était mort égorgé en 17 et quelque dans la fange d’une rue glauque parisienne (il voyait très bien la scène), ceci prononcé avec l’autorité que renforce sur des personnes vulnérables et en tant que preuve, l’utilisation mal maîtrisée d’un élément de pulsologie.   Comment des gens peuvent-ils œuvrer ainsi en toute impunité, chargeant de leurs propres résonances ou de celles de leur imaginaire, des patients totalement étrangers aux diagnostics dont on les affuble.

  On ne peut pas forcément parler de charlatanisme car eux y croient souvent vraiment, mais d’induction ou de projection, ça c’est sûr.

  Et si encore, cela avait une justification ou était une solution thérapeutique, mais même pas. En admettant que cela fût vrai et divulgué dans la synchronicité du ressenti d’un patient pour que ladite information ait une résonance libératrice (encore faut-il avoir compris que la synchronicité doit être celle du patient et non celle du thérapeute, voir la newsletter sur la synchronicité), nommer ce type d’événement donne l’alibi d’un état et en cela, le fige plus que cela n’est l’opportunité de lâcher une souffrance, qui reste induite et surtout circonscrite à un événement ; c’est d’un état global qu’on cherche à extirper un patient (la phrase est longue, je sais mais c’est dans sa globalité et son entièreté qu’elle a son sens.)

  Que penser de ce type de démarche pseudo-karmique inductrice, débilitante et déresponsabilisante, autant que le reflet d’une nuisance thérapeutique ?

  Que penser de ce genre d’apprentis-sorciers qui s’auréolent d’une aura de spiritualisme en surfant sur la naïveté d’un nombre sans cesse croissant de personnes dans le rejet du manque d’affectif de la médecine conventionnelle et qui sont prêts à croire à un peu plus d’imaginaire ? Mais l’aura est de cuivre et non d’or.

  Projections aussi sont celles que l’humain exerce sur son environnement minéral, végétal ou animal.

  L’individu charge un endroit, une maison et il est des lieux porteurs de souffrances passées et qui sont insupportables pour qui les visite ou les habite.

  De même que certains ont « la main verte » et d’autres n’arrivent pas à garder une plante au-delà de quelques jours quoi qu’ils fassent.

  De même que certains ne voient jamais leurs animaux de compagnie vieillir très longtemps.

  Dans chacun de ces domaines minéral, végétal ou animal, c’est l’humain qui projette ce qu’il porte et exige,  tout comme il le fait sur son entourage, on l’a vu et il n’y a rien de « bizarre » ou surréaliste à cela, mais à chaque fois et tant qu’ils sont dans le même environnement quotidien, c’est lui qu’il faut traiter pour que ses miroirs domestiques, autant que lui,  aillent mieux. Même si libérés de leurs « bourreaux », ces miroirs peuvent parfois être soulagés ensuite.

  Peut-on ignorer à cet égard, les conséquences des projections des exigences de pouvoir et des droits que l’Homme se croit permis d’avoir sur la planète.

  L’homme est son propre vampire quand il se projette dans l’image qui lui sert de modèle parmi ceux qu’induisent et imposent la société, les pouvoirs au travers d’une synergie avec les médias, comme quelques siècles plus tôt avec la religion. Ces images sont contraignantes au point que « les gens n’aimant pas que l’on suive une autre route qu’eux », tenter d’en sortir est hautement anxiogène et déjà une pression et une exigence qui sont les germes de l’échec.

  Il est finalement plus facile à l’individu de s’y soumettre pour avoir une chance d’y gagner une forme de reconnaissance… même si  cette reconnaissance est davantage dans un compromis sociétal que dans une identité propre qu’il refoule et éteint pour se mettre au service de la normalité et projeter à son tour les valeurs dont il se veut une icône.

L’Homme projette alors les contraintes qui seront son étouffement.

  À l’instar de la conscience, les projections sont le propre de l’Homme, pourtant et ne lui en déplaise, animal parmi les animaux, et qui ne semble guère faire meilleur usage de l’une que des autres. Convaincu d’être l’Élu de la Création comme au sein de son règne, certains se croient plus élus que d’autres, comme les plus aboutis de ses projections  deviennent les signifiants des dieux et saints qu’Il s’est peut-être inventés pour justifier de ses prises de pouvoir, Il s’acharne à croire que sa survie dépend de l’énergie qu’Il prendra aux autres règnes, dans le déni de l’échec évident de son modèle et du déséquilibre qu’Il a induit et dont Il sera l’une des victimes.

  À tous les niveaux d’interfaces que l’humain a avec ses semblables, les autres règnes, la nature ou la planète, ne semble-t-il pas que le remède aux projections et à leurs conséquences n’ait qu’un seul nom : respect ?

  J’aurais pu conclure cette rubrique sur ces quelques exemples. Mais le constat de l’évolution de la société depuis quelques siècles est alarmant quant à ces formes de projections relayées par capillarité par l’individu que sont la paresse et la bêtise, mais dont il n’est pas absurde de se demander si elles ne sont pas sciemment induites et encouragées par les gouvernances en tant qu’évolution sociétale et culturelle pour obtenir des êtres, le consentement du pouvoir exercé sur eux. Suis-je naïf d’être encore à me poser cette question ?

  En ces temps où « ne pas se prendre la tête » est perçu comme du charisme, mais surtout d’autant plus revendiqué, qu’on n’en a de moins en moins, l’inculture devient une vertu. Le nivellement doit se faire par le bas, qui ringardise ceux qui pensent.

Ceux qui cherchent des voix le savent qui s’appliquent à abaisser le niveau de leurs propos pour fédérer davantage plutôt qu’à encourager l’élévation d’esprits qu’ils ne seraient plus assurés de convaincre.

  Sans doute est-ce leur vision du respect, mais il est surtout un peu triste que par facilité, les êtres s’en laissent manquer autant qu’ils s’en manquent à eux-mêmes en acceptant le pain et les jeux pour prix de leur soumission :

  Ainsi, plutôt qu’un texte travaillé à son intention, qui exige du lecteur présence et un minimum de connaissances, lui faut-il dans sa flemme et sa tendance à vouloir être partout à la fois, donc nulle part vraiment, des phrases courtes, un sujet, un verbe, un complément, et encore, au présent de l’indicatif et pourquoi pas avec des images :

  Hugo, pour avoir un prix aujourd’hui, devrait réécrire Notre-Dame de Paris : vilain curé jaloux tue rival pour niquer gitane, mais raté. Alors curé tuer gitane mais heureusement bossu arrive. Combien parmi les moins de 40 ans sauraient même qu’existe le roman s’il n’avait été une comédie musicale ?

   En musique, c’est pareil. La 40e de Mozart, c’est bien trop long pour qui ne peut rester plus de deux minutes attentif et concentré sur un même sujet. Alors on raccourcit ce truc quand même plutôt joyeux et comme il faut mettre quelques paroles pour ne pas lasser en moins de trente secondes, on écrit un texte qui commence ainsi : « Ce matin, un lapin… » Bon, je plaisante bien sûr mais un peu jaune quand même car tout est à l’avenant.

  Enfin et pour conclure sur ce sujet mais avec tout de même un peu de fantaisie, je vous propose une retranscription moderne de ce poème d’Alfred de Vigny, que je peux me permettre de réprouver sévèrement, en étant l’auteur :

            La mort du loup (extrait)

                                                                            150 ans plus tard

… Seul le silence est grand ; tout le reste est faiblesse.

Arrête d’jacasser ; t’as l’air d’une fiotte à t’lamenter.

« Si tu peux, fais que ton âme arrive

À force de rester studieuse et pensive,

Si t’en as dans le froc, tiens bon la barre,

Bosse et réfléchis tout seul,

Jusqu’à ce haut degré de stoïque fierté

Où, naissant dans les bois, j’ai tout d’abord monté.

Et tu pourras être fier de toi,

Vu qu’d’où qu’tu viens, c’était pas gagné.

…Gémir, pleurer, prier est également lâche.

Ça sert à rien d’couiner, d’braire et t’mettre à g’noux pour implorer,

Tout ça, c’est des trucs d’mecs qu’ont pas d’couilles.

Fais énergiquement ta longue et lourde tâche

Dans la voie où le Sort a voulu t’appeler,

Fais seulement c’que tu sais faire

Enfin, si t’es bon à que’qu’chose,

Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler.

P’is, à la r’traite, tu prends tes médocs,

Tu joues aux dominos et tu fais pas iéch.

Alfred de Vigny

T’as le bonjour d’Alfred