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Serments et promesses

  Un ami, patient et praticien lui-même que j’eus à recevoir, rappela à mon souvenir le poids du serment, ou devrais-je écrire serrement compte tenu de la botaïque constriction qu’il opérait sur son thorax au-delà du sujet ou du thème de la promesse.

  « C’est un lieu commun de comparer les théories philosophiques et la conduite de ceux qui les professent » (Camus, Sisyphe) pour le bénéfice qu’ils ont à tenir sous leur despotique coupe ceux à qui ils ont fait promettre ou prêter serment.

  Autant de serments d’hypocrites, d’Hippocrate, de vérité, d’assistance, de chevalerie, de soumission, d’obéir, de servir, de vassalité, de fonctionnaires (ces nerfs de la fonction) où beaucoup qui s’y sont engagés, pris au pied de la lettre, seraient soit écrasés ou aliénés par l’engagement soit condamnables pour parjure ou trahison du serment prononcé.

  Même si beaucoup de ces serments paraissent aujourd’hui faire partie d’un folklore de remises de diplômes et sont prononcés parfois avec une certaine insouciance, ils restent néanmoins à vie, une menace pour qui aurait ne serait-ce que l’idée d’écarter le doigt de la couture du pantalon ou de l’uniforme.

  Parfois, donnent-ils le fier sentiment d’entrer au sein d’une confrérie ou d’un ordre qui dès lors ne paraît plus survivre que par l’engagement de celui qu’il honore d’accueillir en son sein.

  Et la sémantique jongle avec les nuances pour transformer le sentiment d’enchaînement en l’héroïque engagement pour une cause salutaire :

  Ainsi le corporatisme devient solidarité voire fraternité, le mutisme devient discrétion, droit ou obligation de réserve voire secret- défense, le sectarisme devient initiation, voire élévation spirituelle, la contrainte devient mesure de prévention, le couvre-feu devient sécurité, le mensonge devient préservation de l’autre, la connivence devient fraternelle complicité et j’en passe.

  Reste que l’anathème fond sur le médecin « alternatif » nonobstant ses résultats positifs, sur le fonctionnaire récalcitrant qui en tant que nerf de la fonction n’a pas à critiquer ou discerner le bien fondé des circulaires qu’il lui incombe d’appliquer au-delà de possibles adaptations contextuelles, sur le soldat qui choisit de ne pas tirer sur l’ennemi (l’ennemi de qui d’ailleurs ?), sur le ministre d’une foi qui n’est pas celle des sectes qui ont réussi et se font dès lors appeler religions… j’arrête là.

 L’organisation de tous ces systèmes pyramidaux exige les mêmes qualités et compétences qui détermineront qui seront les ouvriers, les soldats, les kapos, les lieutenants ou les ministres, les parrains ou les régnants. L’actualité nous montre chaque jour ou presque qu’il n’y a entre les uns et les autres qu’un poil d’opacité protégé par le sceau du serment, la culture du secret, la connivence.

  Bien sûr, élitistes et commensaux du secret seront toujours pour le compartimentage ou la protection de leurs prés carrés.

  Exiger par serment ou promesse le mutisme ou l’allégeance quant à ce qui dérange un commerce au sens large du terme, dénonce un complot dont il existe un certain nombre, nonobstant l’outrance de complotistes, remet en cause les dogmes, certitudes, manipulations, stratégies qui font dans l’inertie et le poids, la force et l’impunité des corporatismes, n’est que le frein d’évolution de tous  au nom du profit de quelques-uns.

  Alléguer l’ordre ou le bien public pour mettre aux chevilles de tous chaînes et boulets en leur enjoignant d’obéir et servir, ne sont que les colliers de serrage d’un servage prétendument aboli.

  Un médecin plutôt que se déresponsabiliser en s’abritant derrière le serment prêté pour suivre le dogme ou le protocole aveuglément, et se laver les mains de certains échecs, ne devrait-il pas seulement ne se promettre qu’à lui de faire en pleine conscience, au mieux de ce qu’il peut apporter, en toute liberté « instruite » d’initiatives. Au lieu de cela, toute transgression le rend passible de procès ou radiation par les pairs qu’il dérange dans leur liberté, leur réflexion, parfois leur intelligence, quand ce n’est pas souvent au nom des économies que sa pensée parallèle « n’arrose pas. »

  Un fonctionnerf, ce nerf de la fonction, est-il « forcément » si bête qu’il lui ne soit accordé la capacité de discernement ou d’esprit critique propre à œuvrer dans l’esprit… ou ne les « choisit-on » justement pour qu’ils ne soient aptes qu’à s’en tenir à la lettre, le menaçant d’un blâme ou d’une mutation à St Pierre et Miquelon s’il déroge au serment en se mettant à penser ?

  Mais surtout, combien de personnes éplorées au chevet d’un mourant, lui ont-elles juré et promis de ne jamais vendre terres ou domaines, de poursuivre contre vents et marées l’œuvre commencée qu’elle soit ou non en danger et n’avait d’importance que pour ce futur cher vieux disparu qui aura en partant fait à ceux qui restent une vie de galère.

  Quel droit a-t-on quand on part d’exiger d’aliéner qui que ce soit et nos proches moins encore, à nos rêves inaboutis?

   Quel droit a-t-on d’exiger une fidélité jusqu’à ce que la mort sépare ? Qu’en est-il d’autre quand mort est l’amour qu’une infidélité à … l’amour ? … Et la haine qui grandit.

  Quel droit a-t-on d’exiger de quelqu’un qu’il aliène son existence aux caprices de nos vies plus ou moins assumées, de nos croyances ou certitudes en fonction d’une conscience plus ou moins bien éclairée ? Quel amour y a-t-il dans cette promesse d’enfermement ?

Ne doit-on pas au contraire, refuser l’engagement volontaire que s’imposent ceux qui parfois croient faire preuve d’amour en se sacrifiant, et leur offrir la liberté d’avoir une vie à choisir plutôt qu’être la cause d’une vie à subir?