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Tout digital et « rapports » humains

  « Allez, rapporte! »

  Et chacun souriant de se retourner croyant voir jouer un chien et son maître. Ah mais non, ce n’était qu’un parmi d’autres actionnaires autour de lui, s’adressant en visioconférence au nouveau président qu’ils venaient de substituer à un précédent pas assez performant. Tout comme ce président lui-même haranguerait ses troupes lors du briefing de sa prise de fonction le matin suivant.

  Augmenter les marges en trichant sur les matériaux n’a qu’un interdit : celui d’être pris ; il faut bien donner l’illusion à ces milliards de clients qu’est le monde pour quelques-uns, que le marché est honnête et qu’ils en ont pour le peu d’argent qu’on leur consent à condition qu’ils le dépensent.

  En termes d’économies, si le « tout digital » était la règle : plus de magasins, plus de loyers, plus de stocks, plus à se déplacer, juste un bon site bien « léché » et du télétravail autant que faire se peut pour faire l’économie de postes mais aussi de ce matériau que sont les rapports humains, tout cela afin d’augmenter… le rapport humain…? Non non, y a pas d’erreur, le deuxième « rapport » là, c’est… ce que « rapporte » l’humain.

  Beaucoup s’en plaignent la main sur le cœur en regrettant cette marche du monde mais presque tout le monde s’en arrange ponctuellement. C’est quand même super de pouvoir acheter « en ligne » via ces plateformes que tous  déclarent haïr mais savourent sans oser le dire, jusqu’aux petits commerçants eux-mêmes qui en meurent et en usent malgré tout.

  C’est fou, non ?

  De cette folie normale qui banalise les incivilités que favorise le fait de ne plus rencontrer l’Autre.

  Que ne me suis-je vu un jour répondre que j’étais dans une attente de courtoisie surannée parce que je m’étonnais d’un non retour à une demande de renseignements à laquelle j’avais consacré un temps certain. Ce n’était pas du « fishing », juste la réponse à une demande. Tout comme des personnes n’ont même plus la politesse élémentaire d’un retour à des efforts ou attentions faits nommément à leur intention.

  Pourquoi se fendre d’un échange qui ne rapporte rien et de l’effort de faire une phrase quand on peut avoir réglé ces moments « gratuits » par un émoticône voire un mutisme, a fortiori quand l’anonymat refoule toute gêne bien loin des préoccupations du paraître quotidien, quand le fait de communiquer par un clavier permet parfois fort à propos de feindre qu’il n’y a personne de l’autre côté pour pianoter dessus.

  Un ami me disait récemment : « C’est la digitalisation aujourd’hui ou la mort demain. »

  NON! Le tout digital, c’est la mort aujourd’hui! La culture de l’anesthésie affective jusqu’au triomphe de la pensée froide (ce qui définissait le nazisme selon le Dr JL Brinette, génie vertueux, c’est-à-dire discret.)

  Si on peut envisager un tutoriel pour apprendre à enfiler des perles, et même ça, je suis sûr que c’est plus sympa au moins à deux…, il n’est pas possible par exemple en thérapie d’accompagnement, de recevoir la souffrance de quelqu’un qui a besoin d’être compris, d’être com-pris (non, ce n’est pas une répétition.) Ça, c’est du quantique, du pur effet Compton et il est fumeux de penser que le « présentiel » passe par téléphone ou visioconférence.

  On n’est pas dans un jeu d’acteurs et d’émotions artificiellement induites ou provoquées ; un film ou un jeu de rôle n’est pas un soin, même s’ils peuvent bien sûr apporter quelque chose.

  Si on peut saluer l’opportunisme de l’idée de se « réinventer », terme à la mode en ce moment, pour s’adapter et créer des marchés de substitution qui seront la mutation des anciens, il relève en matière d’accompagnement thérapeutique de l’incompétence, de l’anti conscience ou de la simple escroquerie de suggérer une thérapie ou une formation thérapeutique au travers d’un écran qui ne serait que de fumée.

  La Présence est nécessaire au paradigme affectif qui préside à la relation thérapeutique, nonobstant le dogmatisme de praticiens qui prétendent le contraire mais traînent des patients sur des thérapies toute ou partie de leur vie, preuve de la fausseté de la démarche par un défaut d’implication qui creuse le gouffre entre les mots et le Verbe. Il est incroyable de professer qu’on ne doit pas s’impliquer à l’occasion d’un acte thérapeutique d’accompagnement : c’est comme si vous faisiez l’amour à quelqu’un… qui est « ailleurs », ou qui pense à un(e) autre. C’est incompétent, c’est surtout stupide… mais il est tellement pratique de jouer le sage, le sachant, le « zen », le spirituel « tellement au-dessus » en restant en dehors et lors que soi-même dans sa vie…

  On peut expliquer la peur ou l’amour mais l’une et l’autre ne donnent à certains des ailes qu’au moment où ils les ressentent et tout écran à ces échanges et partages d’informations n’est qu’une vitre sans tain, un voyeurisme qui laisse l’un dans sa souffrance et l’autre en espion caché  comme un chercheur observant le comportement d’un rat de laboratoire dans sa cage.

  En serait-il autrement que comme dans un film encore une fois, on pourrait suggérer et induire l’émotion par la force d’un calcul ou d’une volonté, ce qui nous ramènerait à la pensée froide :

Serait-ce la finalité ?

  Et est-ce le monde que nous voulons ?

  Certains, à n’en pas douter. Me reviennent ces mots de Malraux affirmant que « Le 21e siècle sera spirituel ou ne sera pas » (spirituel ne voulant pas dire religieux.)

   Au rythme qui est le notre et s’il avait raison, l’Homme ne risque de ne s’en apercevoir que la veille de sa Mort… bientôt.

  La numérisation de l’affectif n’est pas un progrès mais son anesthésie programmée, certes pratique à certains égards, mais les « attracteurs étranges » qui en résulteront ne seront que l’indifférence et l’individualisme.

  Elle est l’illusion de communiquer sans avoir à rencontrer l’Autre, ni à assumer ce qu’on ne se serait pas permis en sa présence.

Le tout digital n’est… qu’un masque de plus.