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Vivre et laisser mourir

  Que de choses naissent, croissent, s’épanouissent puis fanent et finalement meurent pour être le terreau de futures naissances ou créations qui elles-mêmes…

  En fait, c’est juste une loi naturelle qui concerne tous les règnes du minéral à l’animal en passant par le végétal, chaque règne et chaque espèce au sein d’un même règne ayant juste un temps qui lui est propre. Mais si le léopard se meut plus vite que la pierre, tout finalement est éphémère à l’échelle du Temps.

  L’Homme, ne lui en déplaise, appartient (et non l’inverse) à ce rythme d’engendrement réciproque entre la vie et la mort, le yin et le yang, appartient à cet équilibre dynamique qui ne serait qu’inertie, et mort par conséquent, s’il n’était en fait un déséquilibre que des lois d’entropie et de néguentropie régulent sans cesse pour qu’il reste un mouvement dynamiquement stable, une évolution.

  Si la plupart des espèces savent ce rythme jusqu’à s’isoler parfois pour s’en aller mourir discrètement au bout de leur âge, l’Homme semble bien être le seul à ne savoir pas vivre par crainte de la mort.

   Tout autoproclamé seul doué de conscience qu’Il se dit, beaucoup de ses représentants passent leur vie à vouloir manipuler voire maîtriser à leur avantage les lois d’équilibre naturel et le Temps, à vouloir tout anticiper ou contrôler dans l’espoir de vaincre la mort, à réfléchir toute une vie sur la manière de ne pas mourir, à créer de la vie où à leur sens il n’y en a pas parce qu’ils n’y sont pas ou que la nature ne les y a pas mis, pensant ainsi trouver les moyens de pérenniser la leur, à prendre des places occupées par d’autres pour compenser celles qui leur manquent dans cet acharnement à être, à être partout, quitte à être les seuls.

  Ce faisant, l’Homme rompt lui-même cet équilibre dont il prétend chercher les remèdes aux conséquences en occultant le seul véritable dans un consensus général :

  Il est prêt à vider la mer de sa substance pour un peu de confort immédiat lors même que ce vide qu’il y crée condamne l’ensemble à court terme.

  Il tuerait sans état d’âme tous les requins si l’on « prouvait » les bienfaits pour les articulations qu’argumentent quelques commerçants  qui se remplissent les poches sous couvert de souci de l’humanité et passent d’escrocs à bienfaiteurs en soulageant quelques douleurs parfois recherchées en même temps que les peurs des grosses bêtes.

  Gare aux serpents s’ils cachent un sérum d’éternité.

  Est-il besoin d’évoquer arbres et forêts ?

  Et qu’importe la catastrophe écologique qui s’ensuivrait lors même qu’elle sonnerait le glas du règne humain.

  Et même si c’était vrai!

  Que penser de cet entre soi entre vendeurs de cartilage et rhumatisants qui consiste à privilégier l’immédiateté au mépris des conséquences, de cette forme « d’après moi le déluge » ? Plus généralement de ces arrangements que justifient des lois d’offres et demandes où les actes méprisent quotidiennement les discours d’intentions.

  Bien sûr on pourrait écrire un livre entier (en même temps, une moitié de livre reste un livre entier quand on l’arrête) d’exemples de ce type car ils sont le fonds de commerce des marchands d’illusions, d’espoir, d’éternité, de guérison, qu’ils soient reconnus et légitimés ou qu’on les appelle charlatans.

  Le problème n’est pas tant de croire que de savoir ce qu’on peut se permettre et à partir de quand la peur devient un argument et le support de politiques économiques et d’influence dans des domaines spirituel, social ou sanitaire.

   Je n’ai pour ma part, pas ce souvenir d’être revenu d’une autre vie et je n’ai surtout pris aucun de mes rêves éveillés ou non, pour la grâce d’une révélation que mon grand cœur aurait fait qu’on m’ait « choisi » pour ça afin que je sois un nouveau messager, guide spirituel ou de développement personnel, le gourou d’une nouvelle secte (appelée religion dès lors qu’elle a convaincu un nombre suffisant), voire un signifiant du divin pour l’humanité, et je n’ai aucune certitude quant à ce qui dépasse ce que l’existence m’a octroyé de présence et d’Histoire le temps de ma vie.

Mais en quoi ma croyance changerait-elle mon implication, ma responsabilité au quotidien ? Changera-t-elle l’image de moi que j’aurai le soir si je n’ai pas fait ce que j’estimais juste de faire au matin de ce même jour ?

  J’aurais eu à faire avec ma conscience une journée sans que ma croyance ait été ou non attestée, sans attendre qu’elle le soit pour décider de mes choix et les assumer. Et par définition, chacun vit chaque jour avec des croyances, qui ne sont des certitudes que pour lui et ses coreligionnaires, que l’absence de preuve n’a pas empêché de vivre jusque là.

Ma conscience comme juge me suffit et surtout suffit à garantir les autres et moi-même de quelconque nuisance que les croyances couvrent ou justifient.

  En quoi une vie antérieure ou le karma selon l’imagerie populaire (encore un bon levier de pression) modifierait-il la nature d’une réponse à un événement dans un contexte actuel ? Tout au plus pourrait-il influer sur son appréciation ou sur son exécution… mais pas sur sa justesse : il ne serait pas plus juste que vous voliez aujourd’hui parce que vous auriez été pauvre dans une « vie antérieure. » Tout au plus cela pourrait-il « expliquer » la chose… et satisfaire les vendeurs d’alibis qu’il est si « branché » de consulter pour s’auto absoudre. Le vol reste.

Mais puisqu’on vit sans que nos croyances ne soient attestées (par définition) et qu’elles ne changent rien à ce que l’humain se doit d’être dans le plan des humains :

 Qu’importent-t-elles ?

 Et en quoi cette intimité regarde-t-elle autrui ?

  Quel droit (et quel mépris pour autrui) a quiconque d’imposer une façon de s’alimenter, de prier, qui ne sauvera pas plus l’âme qu’elle n’empêchera de partir sereinement celui qui a vécu responsable, chaque jour d’un cycle dont il a accepté qu’il s’achèvera à son heure ?

  Quel droit (et quel mépris pour autrui) a quiconque de menacer celui qui pour n’avoir pas suivi des règles qui sont le pouvoir de quelques-uns, n’en n’a pas moins assumé son rôle au présent ?

  Quel droit (et quel mépris pour autrui) a quiconque d’imposer par la peur ses croyances pour assurer son pouvoir ?

  Quel droit (et quel mépris pour autrui) a quiconque de faire planer l’ombre de la mort ou de l’anathème, pour, au moyen de morceaux de bois ou de fer peints ou décorés, de grigris, d’amulettes, d’images, de pèlerinages, de boules à neige mais aussi de pseudo preuves scientifiques, vendre des crèmes antirides ou potions anti vieillissement comme une victoire sur le Temps,  des régimes, des stages initiatiques, des bénédictions, des absolutions ou des simulacres de protection, des consciences toute neuves, des examens ou remèdes superflus ou sans indication, des promesses de rédemption, d’éternité, de guérison, d’espoir, de réincarnation, d’immortalité ?

  Jusqu’à des fous qui sachant peut-être un seuil dépassé, vendent maintenant l’espoir d’une humanité déportée… qu’il va quand même être difficile de concrétiser techniquement au rythme où l’Homme s’autodétruit ;  mais quel business là encore, ou alors juste un mélange de mytho-mégalo chez de vrais fous ?

  Combien aujourd’hui ne vivent plus de la peur de mourir, de n’avoir pas sur l’avenir des garanties d’existence, d’espérer en la vie éternelle quand la mort sera vaincue par la médecine, cette nouvelle religion qui par la peur et l’autorité outrepasse parfois son rôle et la place relative qu’elle devrait occuper dans la vie des êtres, quand l’âme sera sauvée par la soumission aux religions ou à aux nouveaux courants de pensée angéliste émergents (comme si l’amour se mettait soudain à exister grâce à eux)?

  Combien aujourd’hui ne vivent que pour compiler toutes les ressources qu’on leur vend à prix d’or, des initiations pseudo spirituelles avec ou sans nouveaux absolus alimentaires (qui ne sont souvent que binaires réactions à d’autres absolutismes antérieurs) aux recettes de conduite et rituels ou protocoles de purification, aux adhésions à des pensées branchées, en passant par la consommation d’une néo alimentation « raisonnée » (par ceux qui s’enrichissent à millions), de médicaments « préventifs » (là on se fiche carrément du monde en soignant par les remèdes la maladie qu’on n’a pas… encore, parce du coup, elle peut venir), la surconsommation de la médecine pour se rassurer… qui du coup se rassure parfois elle-même quant à son avenir.

  Mais voilà, l’Homme n’est pas pur ; à cet égard il est déjà au moins physiquement une usine de transformation de ce qu’il consomme et sa relation avec ce qui l’entoure est celle d’une bouteille de Klein (je laisse chercher les amateurs.)

  Quant à sa spiritualité, il est censé de même accueillir ce qu’il reçoit pour en faire quelque chose… et peut-être aussi en rejeter la m. ? pour des prises de conscience.

   Faire le déni du mal en croyant se protéger n’est pas œuvrer tout comme faire le déni de la mort n’est pas vivre et ne la repousse pas.

  Tout au plus cela empêche-t-il de vivre celui qui au lieu de naître, croître, s’épanouir, puis vieillir et s’en aller, ne va que naître, faner et disparaitre.

   La différence entre ces deux voies étant peut-être ce que JL Brinette définissait comme la foi qui permet, alors même qu’on ignore la Finalité, d’être soi-même la Causalité.

   Il ne s’agit pas de vaincre la mort qui est la nécessaire et surtout inévitable dualité de la vie, dont on ne guérit pas puisqu’elle n’est pas maladie au contraire de la peur qui elle se traite en tant que telle… en étiomédecine en particulier,

Pour l’accepter…

Et vivre

En attendant de regagner son cimetière des éléphants après une vie accomplie.