Poursuivons notre exploration des principes fondamentaux : après la présence, abordons l’implication.
Une confusion fréquente consiste à croire que l’implication se résume au fait d’agir, de faire, d’être constamment dans l’action — souvent en multipliant les tâches et les sollicitations. Pourtant, agir n’est pas forcément s’impliquer. L’implication ne relève ni de l’automatisme, ni du devoir, ni de la pression intérieure. Elle naît d’un choix plus profond : celui d’engager réellement son être dans ce que l’on fait, de faire à partir de soi plutôt que simplement exécuter.Ce n’est donc pas répondre à une attente, éviter le conflit, maintenir une harmonie de façade ou agir “parce qu’il faut”.
Faire “parce qu’il faut” finit souvent par produire des existences intérieurement désertées
Certains schémas de réussite sont en réalité des abandons de soi socialement récompensés
L’implication appartient à une autre dimension : celle d’un engagement entier, sans calcul, sans retrait possible derrière un rôle ou une fonction. On ne s’implique pas à moitié, de la même manière qu’en voulant vivre plusieurs choses à la fois, on finit souvent par ne plus habiter pleinement aucune d’elles. On ne s’épuise pas seulement à trop faire, on s’épuise à disparaître dans ce que l’on fait. Beaucoup de gens “responsables” vivent en pilotage automatique, tandis que l’hyperactivité peut masquer une absence totale d’existence intérieure.
La dispersion est une façon culturellement valorisée de ne jamais être réellement engagé nulle part, de fuir sa propre existence
S’impliquer, ce n’est pas se forcer davantage. C’est cesser de se retirer de nos actes
Elle ne réside donc pas seulement dans l’action, mais dans la qualité de présence que l’on y met. C’est engager tout son être dans ses actes.
Dans l’accompagnement thérapeutique, cette distinction est essentielle. Certains praticiens accumulent les outils, les formations ou les protocoles pour compenser ce défaut de présence. . Il arrive aussi que le recours aux protocoles devienne une manière de se protéger, ou de se déresponsabiliser dans la relation thérapeutique. Dans les deux cas la rencontre avec leurs patients ne peut avoir lieu.
C’est l’engagement entier de soi qui donne au soin son intensité et sa profondeur et qui nous distingue d’opérateurs interchangeables appliquant une méthode ou un programme.
En d’autres termes, l’implication ne relève pas d’un savoir-faire, mais d’un savoir-être : une présence pleine, une disponibilité réelle, une non compromission. Sans cela, l’action devient creuse et sans véritable portée.
Un outil, aussi pertinent soit-il, ne remplacera jamais la présence de celui qui l’utilise.
Mais cet engagement soulève un autre point sur lequel beaucoup de participants achoppent. C’est le fait d’accepter d’être exposé, d’être touché, parfois bousculé. C’est renoncer à la maîtrise totale pour entrer dans une écoute qui dépasse l’intellect et engage l’ensemble de l’être. C’est aussi faire le choix de ne pas fuir ce qui se présente, même si c’est inconfortable ou insécurisant. S’impliquer, c’est inclure le réel tel qu’il est, sans tri ni déni. C’est accepter ce qui Est, c’est être lucide, direct et sans recherche d’échappatoire. Cette implication n’a pas pour fonction de protéger, mais d’ouvrir.
Ne pas le faire revient à se protéger de la vie, à chercher à s’en anesthésier là ou ça devrait être un choix: entrer dans le mouvement ou le subir, avancer avec le courant ou être emporté par lui, car ce n’est pas le bateau qui commande la rivière.
Une vie vécue sans engagement réel finit souvent par devenir intérieurement irréelle, comme vécue de l’extérieur
En somme, s’impliquer, c’est accepter de se mouiller pour aller chercher quelqu’un qui se noie. À ce niveau dans notre approche, aucune économie n’est possible. Toute retenue, toute distance, toute posture de confort limite immédiatement la portée du soin là ou une implication totale ouvre à la justesse et à la pertinence.
« L’implication est l’expression de l’être. Elle est l’effacement du paraître » (Max Bernardeau)
« Elle est présence. Et à ce titre, elle est fondamentalement affective. » (Max Bernardeau)