Le culte du ressenti : quand la bienveillance finit par supprimer les limites
Depuis quelques années, une expression s’est imposée partout : « C’est OK. » Elle accompagne la colère, la frustration, la tristesse, les débordements émotionnels et parfois même des comportements qui, eux, ne le sont pas.
À l’origine, l’intention est saine : accueillir ce que ressent une personne sans la juger. Le problème commence lorsqu’on confond reconnaître une émotion et valider ce qu’elle raconte.
À force de ne plus vouloir contrarier, frustrer ou juger, le ressenti devient une autorité morale : si je le ressens, alors c’est vrai ; si cela me blesse, alors c’est violent ; si cela me frustre, alors c’est injuste.
C’est là que la bienveillance cesse d’accompagner et commence à aveugler.
Une émotion est réelle. Elle n’est pas forcément juste.
Je peux sincèrement me sentir attaqué sans avoir été attaqué. Je peux ressentir une injustice alors qu’on vient simplement de me poser une limite. Je peux être jaloux, humilié ou furieux sans que l’interprétation associée à cette émotion soit exacte.
Le ressenti est une information, pas un verdict.
Il est d’autant moins fiable comme mesure du réel qu’il ne naît pas toujours uniquement de ce qui se passe ici et maintenant. Une situation présente peut réactiver des expériences anciennes, des blessures, des peurs ou des mémoires qui viennent colorer, amplifier ou déformer ce que nous percevons.
C’est précisément pour cela qu’un ressenti mérite d’être exploré, pas sacralisé.
Dès qu’on oublie cette distinction, le subjectif commence à vouloir faire loi. Les autres doivent adapter leurs mots, leurs comportements et parfois leurs opinions à ce que je ressens, sous peine d’être accusés de nier mon vécu.
Le ressenti cesse alors d’être une expérience personnelle pour devenir une norme collective. C’est ainsi que se construisent certains diktats et certaines idéologies : non plus à partir d’un réel commun que l’on confronte, mais à partir de ressentis devenus incontestables. Ce n’est plus le réel qui fait autorité : c’est celui qui souffre le plus fort.
Cette prétendue bienveillance devient alors une forme de bien-pensance. Il faut employer les bons mots, adopter les bonnes attitudes et afficher les réactions attendues. Celui qui questionne devient suspect, celui qui refuse de valider devient violent, celui qui pose une limite devient oppressif. La bienveillance sans limite, ce n’est pas de la douceur, c’est de la lâcheté déguisée en vertu.
Quand le ressenti devient sacré, le débat s’arrête.
La limite n’est pas une violence
Notre société supporte de moins en moins la frustration, la contradiction et l’inconfort. Toute limite tend à être vécue comme une atteinte, toute opposition comme une agression, toute exigence comme une forme de violence.
À force de vouloir préserver chacun de ce qui le contrarie, on finit par entretenir l’idée que le réel devrait s’adapter en permanence à nos sensibilités.
Or une société ne tient pas si chaque ressenti devient prioritaire sur toute règle commune.
La frustration n’est pas une violence. Elle est parfois simplement la rencontre avec ce qui ne dépend pas de nous.
Quand le ressenti devient une identité
Nous savons de mieux en mieux nommer ce que nous ressentons, mais pas nécessairement distinguer ce que nous ressentons, ce que nous interprétons et ce qui est réellement là.
Lorsque le ressenti devient une identité, la contradiction n’est plus entendue comme un désaccord mais comme une atteinte personnelle. Celui qui questionne ne conteste plus une lecture : il est perçu comme niant la personne elle-même.
On retrouve ici le mécanisme de l’hybris : l’individu se prend pour mesure du réel et finit par attendre du monde qu’il se conforme à lui.
En thérapie, valider n’est pas soigner
Si un patient dit : « Je me sens rejeté », le rôle du thérapeute n’est pas nécessairement de confirmer qu’il l’a été. Il est d’explorer ce qui se joue, ce que cette sensation réactive, ce qu’elle amplifie peut-être et ce qu’elle révèle.
Sinon, le thérapeute devient simplement le garant du récit du patient.
Le patient est conforté, le thérapeute se sent empathique (c’est tellement gratifiant), mais le confort n’est pas une preuve de justesse thérapeutique.
En étiomédecine, le ressenti est essentiel, mais il ne constitue jamais une conclusion. Il peut ouvrir vers ce qui se joue derrière l’émotion immédiate, notamment lorsque celle-ci porte quelque chose de plus ancien que la situation présente ou est liée à une fonctionnement général.
Valider systématiquement peut empêcher exactement ce qu’un soin devrait permettre : voir autrement.
Tout n’est pas OK
La bienveillance n’a de sens que si elle reste liée au discernement.
Une émotion peut être entendue. Une interprétation peut être fausse. Un comportement peut être limité. Un acte peut être condamné. Une souffrance réelle ne donne pas raison à tout ce qu’elle produit. Tout accueillir ne signifie pas tout absoudre.
À force de protéger chacun de toute frustration, on finit par fabriquer une incapacité à rencontrer ce qui résiste. À force de sacraliser le ressenti, on détruit la possibilité même de le questionner.
Devenir adulte ne consiste pas à obtenir la validation permanente de son monde intérieur. Cela consiste à reconnaître ce que l’on ressent sans exiger que le monde en fasse une vérité.
C’est peut-être là que commencent le discernement, le soin et le retour au réel.