L’ensemble de notre vécu constitue ce que l’on pourrait appeler notre champ de conscience. Celui-ci est plus ou moins vaste, dense et nuancé selon les expériences que nous avons traversées au cours de notre vie.
Mais toutes les expériences ne sont pas intégrées de la même manière. Certaines sont comprises et assimilées. D’autres laissent place au déni, à la peur ou à l’incompréhension. Dans ce cas, elles continuent d’imprégner notre champ de conscience et deviennent autant de filtres qui déforment notre perception de nous-mêmes, des autres et du monde.
Nous ne voyons pas le monde tel qu’il est. Nous le voyons à travers ce qui n’a pas encore été compris en nous.
C’est à travers les expériences comprises et intégrées que se développe progressivement ce que nous proposons d’appeler le Quotient Affectif (QA).
Ce QA est donc la résultante de notre vécu et désigne notre capacité à comprendre l’autre, à nous mettre à sa place et à reconnaître ce qu’il traverse. Il permet une qualité d’écoute fondée sur une sensibilité devenue aussi neutre que possible. Cette neutralité ne s’acquiert que par le dépassement de ses propres blessures, émotions et conditionnements afin qu’ils ne viennent pas fausser la compréhension de l’autre. Il n’y a qu’en traversant ces nappes successivement que le champ de conscience s’élargit, degré par degré.
Le QA ne mesure pas ce que vous savez de l’humain. Il mesure ce que vous avez compris de lui.
C’est parce que j’ai connu un chagrin d’amour que je peux comprendre à quel point une personne peut être dévastée par une rupture. Non pas parce que nos histoires sont identiques, mais parce que je reconnais la nature de ce qu’elle traverse.
C’est sur cette compréhension vécue que le patient peut s’appuyer pour se sentir reconnu. Plus le Quotient Affectif est développé, dense et neutre, plus il facilite la perception de ce que traverse l’autre, même lorsque celui-ci peine à le formuler. C’est un langage qui dépasse les mots et ça tout le monde l’a déjà vécu, quand deux êtres se comprennent au même moment, en un regard, sans avoir à l’exprimer.
Cette réalité explique pourquoi certaines personnes relativement jeunes possèdent parfois une compréhension humaine remarquable, tandis que d’autres, beaucoup plus âgées, semblent être restées limitées dans leur capacité à percevoir l’autre. L’expérience n’enseigne rien à ceux qui refusent de les écouter.
L’âge ne garantit pas l’expérience. Et l’expérience ne garantit pas la compréhension.
C’est pourquoi certains individus non issus de professions de santé, mais qui ont beaucoup vécu, voyagé, essayé, échoué, traversé des épreuves et remis leurs certitudes en question, peuvent parfois devenir d’excellents thérapeutes.
Cette aptitude naît de la rencontre entre l’intelligence et l’expérience intégrée. Car si un Quotient Affectif élevé suppose généralement un minimum de capacités intellectuelles, l’inverse n’est pas vrai : un Quotient Intellectuel élevé ne garantit en rien la capacité à comprendre l’autre.
La compétence thérapeutique repose ainsi sur un équilibre entre intelligence et maturité affective. Pour accompagner avec justesse, le Quotient Affectif doit être au moins aussi élevé que le Quotient Intellectuel.
Nous ne sommes pas limités par ce que nous ignorons, mais par ce que nous croyons avoir compris. Alors nous confondons souvent savoir et compréhension. Notre époque fabrique des experts autoproclamés en tous genres : des personnes capables d’expliquer avec assurance des réalités qu’elles n’ont jamais traversées. Pourtant :
– On ne connaît pas le vin en étudiant son étiquette mais en le buvant.
– Une intelligence artificielle peut écrire un livre sur l’amour sans pour autant le sentir.
– On peut devenir expert des cartes sans jamais avoir parcouru le territoire.
– On peut tout savoir sur les êtres humains sans rien comprendre aux personnes.
C’est là que le Quotient Affectif prend toute son importance. Car ce qui n’a pas été compris en nous déforme ce que nous croyons comprendre chez les autres et un thérapeute accompagne bien plus avec ce qu’il Est qu’avec ce qu’il sait.
Le savoir permet de comprendre un problème. L’Affectif permet de comprendre une personne.
« Ceux qui ont le cœur plus grand que le cerveau ont des valeurs.
Ceux qui ont le cerveau plus grand que le cœur ont des arguments.
Ceux qui ont les deux en quantité suffisante possèdent une conscience… autonome. »
Max Bernardeau