La dictature de la facilité
Nous vivons dans une époque d’accélération, où l’attente devient une anomalie et l’effort un coût à réduire. Nous sommes progressivement habitués à rechercher des solutions toujours plus rapides et immédiatement accessibles. Dans ce contexte, le moindre effort intellectuel est vécu comme une contrainte. Dès qu’un sujet demande un peu de réflexion, il est facilement écarté comme étant « prise de tête ».
Pourtant, cette quête permanente de simplicité a un prix. À force de privilégier ce qui est immédiat et sans effort, nous perdons progressivement l’habitude de soutenir une réflexion exigeante. Le confort intellectuel l’emporte sur la compréhension, l’opinion sur l’analyse, la réaction sur le discernement.
Les Romains avaient déjà compris qu’un peuple occupé réfléchit moins. Ils lui offraient du pain et des jeux. Les formes ont changé, mais le principe est resté le même. Aujourd’hui, le divertissement ne nous attend plus : il nous accompagne partout. Il occupe les temps morts, capte notre attention et réduit peu à peu l’espace disponible pour une pensée lente, approfondie et critique. Dans ces conditions, comment même espérer l’émergence d’une pensée libre?
La dictature de l’immédiateté
D’ailleurs le mot lui-même est révélateur. Étymologiquement, se divertir: dis- : « à part », « dans une autre direction » et vertere : « tourner », c’est détourner son attention de quelque chose.
Les réseaux sociaux ont poussé cette logique à son extrême.
Une part croissante de l’information est désormais consommée sous forme de vidéos de quelques secondes. Les fameux « shorts », « reels » ou autres formats ultra-courts habituent progressivement l’esprit à une attention fragmentée et à une consommation rapide de l’information. Et cela ne suffit même plus à certains, les vidéos sont regardées en vitesse X 2!!
Il ne s’agit plus seulement de gagner du temps. Il s’agit d’une incapacité grandissante à supporter la moindre lenteur.
Or la réflexion exige précisément l’inverse.
Comprendre une idée complexe, lire un livre, élaborer un raisonnement ou remettre en question ses certitudes exigent du temps. La pensée a besoin de durée et de vacuité pour exister.
Comment pourrait elle émerger au milieu d’un bruit permanent?
Lorsque l’on habitue son esprit à zapper en permanence, à passer d’un stimulus à l’autre sans approfondir, il devient de plus en plus difficile de construire une réflexion cohérente. Les nuances disparaissent. Les liens entre les idées s’effacent. Peu à peu, le monde se simplifie artificiellement. Tout devient binaire : vrai ou faux, bien ou mal, ami ou ennemi, avec nous ou contre nous.
Quand la pensée s’appauvrit
George Orwell avait compris ce mécanisme. Dans son roman 1984, le pouvoir réduit progressivement le vocabulaire afin de rendre certaines pensées impossibles. Moins il existe de mots pour décrire la réalité, moins il devient possible de la penser.
Un individu qui ne prend plus l’habitude d’élaborer des raisonnements complexes devient vulnérable à la manipulation. Il réagit davantage qu’il ne réfléchit. Il adopte des opinions prêtes à l’emploi plutôt qu’il ne construit les siennes (tout en étant persuadé qu’elles viennent de lui).
C’est une forme d’asservissement particulièrement efficace, car elle ne s’impose pas par la force. Elle s’installe sous les apparences du confort. Pas le confort qui nous ressource non, celui vénéneux de la facilité qui nous enserre et nous aliène.
« La première raison de la servitude volontaire, c’est l’habitude. » La Boétie
La tyrannie la plus solide n’est pas celle qui enchaîne les corps, mais celle qui persuade les esprits qu’ils sont libres.
Pourquoi se donner la peine d’examiner une question lorsqu’un influenceur, un expert autoproclamé ou un algorithme peut penser à notre place ?
Pourquoi explorer la complexité lorsque des réponses simples sont disponibles partout ?
À force d’éviter l’effort intellectuel, il devient tentant de s’en remettre à des slogans, des opinions prémâchées et des certitudes empruntées. La liberté intellectuelle est moins confortable que l’adhésion au prêt à penser.
Penser librement a un coût! Cela demande de supporter l’incertitude, d’accepter les contradictions, de reconnaître que certaines questions n’ont pas de réponses simples voire pas de réponses du tout.
Le problème est que le réel ne se plie pas à notre besoin de simplicité. Plus un sujet est complexe, plus les réponses toutes faites deviennent trompeuses. L’être humain échappe aux slogans, aux protocoles universels et aux explications définitives. Vouloir le réduire à quelques catégories rassure davantage notre besoin de certitude que notre compréhension de ce qu’il est.
Cette exigence ne concerne pas seulement notre rapport aux idées. Elle concerne également notre manière de nous comprendre nous-mêmes et devrait être la démarche de toute personne cherchant à être thérapeute.
Penser librement a un prix
Toute approche qui vise à comprendre l’être humain sans le réduire à des catégories simplistes exige un effort particulier. Elle suppose de renoncer aux réponses instantanées et d’accepter une part d’incertitude.
L’étiomédecine s’inscrit dans cette démarche.
Elle ne fournit pas de recettes toutes faites. Elle ne propose pas une liste de solutions à appliquer mécaniquement ni de grille de lecture pour définir son patient. Elle ne promet pas non plus de résoudre la complexité de l’existence en trois étapes ou en cinq vidéos de trente secondes.
Croire qu’un outil destiné à appréhender la complexité humaine puisse être maîtrisé en un week-end (comme on me l’a déjà demandé) révèle une forme d’infantilisation intellectuelle : celle qui exige les bénéfices de la connaissance tout en refusant le prix de l’apprentissage.
Comprendre ce qui nous traverse, interroger nos fonctionnements, remettre en question certaines évidences et explorer les mécanismes qui nous habitent demandent du temps, des doutes et une capacité à demeurer dans l’incertitude.
Cela exige une véritable autonomie intellectuelle. Non pas d’être quelqu’un qui rejette systématiquement les idées dominantes, mais quelqu’un qui refuse de les adopter sans examen.
Dans une époque qui valorise la distraction permanente, l’opinion instantanée et la facilité intellectuelle, penser par soi-même devient presque un acte de résistance.
Penser demande du temps. Tout le reste cherche à nous le faire oublier.
« La liberté est la seule charge qui redresse le dos. » Patrick Chamoiseau